Contrebassiste de haut niveau, musicien de l’ombre et passeur essentiel, Gilbert “Bibi” Rovère fut l’une de ces figures qui relient Nice à la grande histoire du jazz. Formé sur la Côte d’Azur, passé par les clubs parisiens et les plus grands musiciens américains, il a marqué plusieurs générations par son jeu, son exigence et sa manière profonde d’habiter la musique.

Il y a les noms qui s’affichent en haut des programmes, et puis il y a ceux qui tiennent la musique debout. Gilbert “Bibi” Rovère appartenait à cette seconde famille : celle des musiciens essentiels, parfois moins connus du grand public, mais immédiatement reconnus par ceux qui savent écouter.

Né à Toulon en 1939, Bibi Rovère a grandi très tôt à Nice, où sa famille s’était installée alors qu’il était encore enfant. C’est là, dans ce territoire déjà traversé par le jazz, qu’il est entré au conservatoire et qu’il a construit les bases de son langage musical. Nice, à cette époque, n’était pas seulement une ville de passage : c’était un lieu de formation, de rencontres, de clubs et de musiciens.

Très jeune, Bibi Rovère a croisé une autre figure majeure du jazz azuréen : Barney Wilen. Le saxophoniste niçois, déjà remarqué pour sa précocité et son talent, a partagé avec lui plusieurs premières aventures musicales. À 17 ans, Rovère participait au festival de Sanremo et enregistrait aux côtés de Wilen. Cette proximité dit beaucoup de la qualité de la scène locale : Nice et sa région ne produisaient pas seulement des amateurs passionnés, mais de véritables musiciens capables d’entrer très tôt dans le circuit professionnel.

À la fin des années 1950, Bibi Rovère est monté à Paris. Sa carrière y a pris une autre dimension. Il a joué dans les clubs de Saint-Germain-des-Prés, notamment au Tabou, au Riverside et au Chat qui Pêche, lieux mythiques d’une époque où Paris restait une capitale européenne du jazz. Dans ces caves et ces clubs, il a accompagné plusieurs grands musiciens américains de passage : Bud Powell, Sonny Stitt, Johnny Griffin, Dexter Gordon, Sonny Rollins ou encore Mal Waldron.

Ces noms suffisent à situer le niveau du musicien. Être appelé à accompagner de tels solistes demandait plus que de la technique. Il fallait une écoute, une solidité rythmique, une capacité à comprendre instantanément une intention, une respiration, une phrase. La contrebasse n’était pas un décor : elle était le socle. Chez Bibi Rovère, ce socle semblait à la fois ferme, souple et profondément musical.

Dans les années 1960, il est devenu l’un des partenaires importants de Martial Solal, au sein d’un trio qui comptait aussi le batteur niçois Charles Bellonzi. Cette rencontre est significative. Solal était déjà l’un des pianistes les plus singuliers du jazz européen, exigeant, inventif, libre dans sa manière de déplacer le rythme et l’harmonie. Pour tenir une telle musique, il fallait un contrebassiste capable d’intelligence, de précision et de réactivité. Rovère possédait cette qualité rare : celle de faire avancer la musique sans jamais l’alourdir.

Son parcours l’a aussi amené à croiser Duke Ellington, qui a fait appel à lui en 1964 pour une tournée et une séance d’enregistrement. On le retrouve également aux côtés de René Thomas, Lou Bennett, Jacques Pelzer, Cannonball Adderley, Al Haig, Kenny Clarke ou encore Barney Wilen. Sa discographie raconte un musicien très demandé, capable de circuler entre hard bop, jazz moderne, swing, clubs parisiens et scènes internationales.

Mais Bibi Rovère ne fut pas seulement un contrebassiste de studio ou de tournée. Il fut aussi un musicien de transmission. Revenu à Nice à partir de la fin des années 1970, il a retrouvé la Côte d’Azur, ses clubs, ses musiciens, ses jeunes talents. Plusieurs artistes locaux évoquent son importance comme maître, comme repère, comme musicien ayant transmis une manière d’entendre la musique. Cette dimension est capitale dans l’histoire du jazz azuréen : les scènes vivent aussi grâce à ceux qui forment, encouragent, accompagnent et transmettent.

Sa trajectoire dit quelque chose de profond sur Nice et la Côte d’Azur. Le jazz d’ici n’a jamais été uniquement une histoire de festivals ou de grandes affiches estivales. Il s’est aussi construit grâce à des musiciens comme Bibi Rovère, capables de partir jouer avec les plus grands, puis de revenir irriguer la scène locale. Cette circulation entre la Riviera, Paris et les scènes internationales constitue l’une des richesses de notre histoire musicale.

Bibi Rovère est mort en 2007 à Gorbio, dans les Alpes-Maritimes. Il laisse derrière lui une mémoire discrète, mais essentielle. Celle d’un contrebassiste qui a accompagné des légendes, traversé plusieurs époques du jazz et marqué durablement ceux qui l’ont entendu ou côtoyé.

Raconter Bibi Rovère aujourd’hui, c’est rappeler que le jazz repose aussi sur ces présences profondes, ces musiciens qui ne cherchent pas toujours la lumière mais sans lesquels rien ne tient vraiment. Dans l’histoire du jazz azuréen, sa contrebasse reste comme une ligne de force : élégante, solide, habitée.

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