Il avait joué avec Miles Davis, Lester Young, Chet Baker ou Stan Getz. Mais René Urtreger appartient aussi pleinement à l’histoire du jazz sur la Côte d’Azur. Présent dès la naissance du festival d’Antibes Juan-les-Pins en 1960, il y reviendra vingt ans plus tard pour enregistrer l’un des grands disques de sa carrière : En direct d’Antibes. Portrait d’un pianiste français qui n’a jamais eu besoin d’élever la voix pour imposer son swing.
René Urtreger n’était pas homme à s’abriter derrière sa légende.
Il aurait pourtant pu rappeler à chaque concert qu’il avait accompagné Miles Davis, qu’il se trouvait dans le studio parisien où fut improvisée la musique d’Ascenseur pour l’échafaud, qu’il avait partagé la scène avec quelques-uns des musiciens les plus importants du XXe siècle. Il aurait pu se présenter comme l’un des derniers représentants de l’âge d’or du jazz à Paris.
Mais une fois assis devant le piano, les souvenirs ne suffisaient plus. Tout recommençait.
Chez lui, le jazz ne se racontait jamais au passé. Il fallait retrouver l’élan, risquer une phrase, déplacer un accent et faire surgir, derrière une mélodie pourtant connue, une possibilité nouvelle.
Un pianiste français dans la langue du bebop
Né à Paris en 1934 dans une famille juive originaire de Pologne, René Urtreger commence par étudier le piano classique. L’adolescent découvre ensuite le jazz et, en particulier, le jeu de Bud Powell. Cette rencontre musicale transforme son rapport à l’instrument : le piano n’est plus seulement celui des partitions et de l’interprétation fidèle. Il devient un territoire de liberté, de vitesse et d’invention.
Au début des années 1950, René Urtreger s’impose rapidement parmi les jeunes musiciens français capables d’accompagner les jazzmen américains de passage à Paris. Il joue avec Don Byas, Buck Clayton, Stan Getz, Chet Baker, Lester Young ou Lionel Hampton. Universal Music rappelle également ses collaborations avec Kenny Clarke et Miles Davis, dans une carrière qui le place au cœur des échanges entre la scène française et le jazz américain.
Le jeune pianiste ne cherche pas à produire une imitation appliquée du bebop. Il en comprend les principes profonds : l’urgence rythmique, le goût de la rupture, la nécessité de construire une phrase tout en donnant l’impression qu’elle vient de naître.
Son surnom de « Roi René » apparaît alors presque naturellement. Il contient de l’affection, une certaine ironie et, surtout, la reconnaissance de ses pairs. René Urtreger est encore très jeune, mais il joue déjà sans complexe avec ceux dont il avait écouté les disques.
Avec Miles Davis, au cœur d’une nuit historique
En 1956 et 1957, René Urtreger accompagne Miles Davis au cours de tournées européennes. Le trompettiste le retrouve ensuite à Paris pour une séance devenue mythique : l’enregistrement de la bande originale du premier long métrage de Louis Malle, Ascenseur pour l’échafaud.
Autour de Miles Davis sont réunis Barney Wilen au saxophone ténor, Pierre Michelot à la contrebasse, Kenny Clarke à la batterie et René Urtreger au piano. Les musiciens regardent les images du film et construisent la musique dans l’instant, avec très peu d’indications préalables.
Cette nuit de décembre 1957 deviendra l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire du jazz et du cinéma français.
Le piano de René Urtreger y est discret. Il ne cherche pas à occuper le premier plan. Il installe des couleurs, ouvre des espaces et accompagne la marche nocturne de Jeanne Moreau sans jamais alourdir le silence qui l’entoure.
Cette économie dit déjà beaucoup de son art. Urtreger savait jouer vite et fort. Il savait également disparaître au bon moment.
1960 : René Urtreger aux origines de Jazz à Juan
Trois ans après cette séance historique, René Urtreger participe à une autre naissance : celle du Festival européen de jazz d’Antibes Juan-les-Pins.
La première édition s’ouvre le 7 juillet 1960. À l’origine, les concerts se partagent entre le stade du Fort Carré d’Antibes et la Pinède Gould. Dès la soirée du 10 juillet, organisée en hommage à Sidney Bechet, la Pinède s’impose cependant comme le cœur naturel du festival. Les musiciens jouent sous les pins, face à la Méditerranée, dans un décor qui contribuera largement à la légende de Jazz à Juan.
René Urtreger est présent au cours de cette édition fondatrice. Les archives de Jazz Hot conservent notamment la trace d’une formation réunissant le pianiste et le saxophoniste Guy Lafitte. La revue les cite parmi les artistes de cette première édition, aux côtés de Charles Mingus, Bud Powell, Eric Dolphy, Sister Rosetta Tharpe, Stéphane Grappelli, Martial Solal et Claude Luter.
La présence d’Urtreger est particulièrement symbolique.
En 1960, Jazz à Juan ne célèbre pas seulement les grandes vedettes américaines. Le festival montre aussi qu’une véritable génération européenne s’est approprié cette musique. Entre les musiciens venus des États-Unis et les artistes français, le dialogue ne fonctionne plus à sens unique.
René Urtreger représente précisément cette évolution. Il appartient à une génération qui a grandi en écoutant le jazz américain, mais qui n’a plus à demander la permission pour le jouer.
Sous les pins de Juan, il ne se présente pas en élève. Il est déjà l’un des siens.
La Côte d’Azur, laboratoire du jazz européen
La Côte d’Azur occupe alors une place singulière dans l’histoire du jazz.
Nice avait accueilli dès 1948 l’un des premiers grands festivals internationaux de jazz, avec Louis Armstrong, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli ou encore Earl Hines. Cannes organise à son tour des rencontres à la fin des années 1950. Puis Antibes Juan-les-Pins invente en 1960 un festival qui associe la compétition européenne, les grands solistes américains, les concerts populaires et les nuits de musique en plein air.
Ces festivals ne sont pas uniquement des destinations estivales pour musiciens célèbres. Ils deviennent des lieux de confrontation et de transmission.
Les artistes français peuvent y entendre, approcher et parfois accompagner ceux qui ont créé cette musique. Les Américains découvrent en retour des instrumentistes européens capables de soutenir la comparaison.
René Urtreger se situe au centre de cette circulation. Son parcours relie les clubs de Saint-Germain-des-Prés, les tournées européennes de Miles Davis, les studios parisiens et les scènes de la Riviera.
Le trio HUM : trois voix, aucun accompagnateur
Au début des années 1960, René Urtreger fonde avec Pierre Michelot et Daniel Humair l’un des trios les plus importants du jazz français : HUM.
Le nom est formé à partir des initiales de leurs patronymes, mais la musique du trio dépasse largement ce jeu de lettres. HUM repose sur un équilibre rare. Le piano, la contrebasse et la batterie ne se répartissent pas des rôles figés. Aucun instrument ne se contente d’accompagner les deux autres.
Michelot peut prendre l’initiative d’un mouvement, Humair en bouleverser la direction et Urtreger choisir de ne pas refermer immédiatement la phrase. La musique avance par réactions successives.
Ce fonctionnement correspond profondément à la personnalité musicale du pianiste. René Urtreger n’a jamais conçu le jazz comme le discours solitaire d’un chef entouré de serviteurs. Il aimait la conversation, la contradiction et ce moment fragile où un musicien oblige les autres à abandonner ce qu’ils avaient prévu.
Le trio HUM se produit en France et en Europe entre 1960 et 1967, avant de se retrouver plusieurs décennies plus tard.
Le grand retour à Antibes
Près de vingt ans après la première édition de Jazz à Juan, René Urtreger revient à Antibes dans une période essentielle de sa carrière.
Il forme alors un quintette remarquable avec Jean-Louis Chautemps aux saxophones, Éric Le Lann à la trompette, Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse et Aldo Romano à la batterie.
Le concert enregistré à Antibes au début des années 1980 devient l’album En direct d’Antibes. Le site officiel de Jazz à Juan le fait figurer dans la sélection des grands disques enregistrés au festival, auprès des albums de Charles Mingus, Ella Fitzgerald, Miles Davis, John Coltrane, Duke Ellington ou Keith Jarrett. Le festival le répertorie sous l’année 1981, tandis que les premières éditions discographiques indiquent une parution dès 1980.
En direct d’Antibes n’est pas seulement un document de festival.
C’est le disque d’un musicien qui revient au premier plan sans chercher à reproduire la musique de sa jeunesse. Autour de lui, les générations se rencontrent. Jean-Louis Chautemps et Aldo Romano possèdent déjà une histoire considérable. Jean-François Jenny-Clark est l’une des grandes voix de la contrebasse européenne. Éric Le Lann, né en 1957, incarne une génération nouvelle.
René Urtreger se tient au milieu de ces trajectoires. Il ne joue pas le rôle du vétéran que les plus jeunes viendraient respectueusement accompagner. Il provoque, relance et prend des risques avec eux.
Le pianiste de Miles Davis est toujours là, mais il ne se retourne pas constamment vers 1957.
Un swing sans démonstration
Le jeu de René Urtreger pouvait être immédiatement spectaculaire, mais sa force ne résidait pas dans la démonstration.
Son toucher savait devenir sec, presque percussif, puis retrouver une souplesse inattendue. Son phrasé restait profondément marqué par le bebop et par Bud Powell, sans jamais se transformer en reproduction figée. Le critique du Monde Francis Marmande décrivait encore, à l’occasion de ses 80 ans, un musicien capable de partir d’une mélodie familière pour provoquer soudain un véritable décollage rythmique.
Urtreger possédait surtout une qualité plus difficile à définir : il faisait avancer la musique.
Même dans un tempo lent, quelque chose restait en mouvement. Une tension circulait entre les deux mains. Une note semblait en appeler une autre, sans que l’auditeur puisse prévoir exactement laquelle.
C’est peut-être cela, le swing : non pas une formule rythmique que l’on pourrait expliquer, mais l’impression que la musique connaît déjà la direction tout en l’inventant devant nous.
René Urtreger dans l’histoire de la Riviera
L’histoire du jazz sur la Côte d’Azur est souvent racontée à travers les artistes américains qui y ont laissé des concerts légendaires : Louis Armstrong à Nice, Sidney Bechet à Antibes, Miles Davis, Ella Fitzgerald, Duke Ellington, Charles Mingus ou Nina Simone à Juan-les-Pins.
René Urtreger rappelle que cette histoire est également française et européenne.
Sa présence à la première édition de Jazz à Juan, puis l’enregistrement d’En direct d’Antibes deux décennies plus tard, dessinent un parcours presque parfait. En 1960, il est l’un des jeunes musiciens qui prouvent que le jazz a trouvé en Europe une nouvelle génération. Au début des années 1980, il revient en artiste pleinement accompli et inscrit son propre disque dans la mémoire du festival.
Entre ces deux passages, le paysage a changé. Jazz à Juan est devenu l’un des grands rendez-vous internationaux. Le bebop a été traversé par le free jazz, le jazz-rock et de nouvelles écritures européennes.
René Urtreger, lui, est resté fidèle à l’essentiel : écouter avant de jouer, ne jamais tricher avec le tempo et considérer chaque morceau comme une histoire qui n’a pas encore trouvé sa fin.
Sous les pins de Juan, le Roi René n’était pas seulement un témoin de la légende.
Il en était l’un des acteurs.