La scène officielle était à Cimiez. Mais lorsque les derniers applaudissements s’éteignaient, une autre géographie du festival commençait. Sur la promenade des Anglais, le Beach Regency, devenu Hôtel Abela puis Radisson Blu, accueillait les musiciens, leurs proches et ceux qui savaient que la nuit n’était pas terminée. Là, loin des horaires et des programmes imprimés, le jazz retrouvait sa forme la plus libre : la jam-session.
Un hôtel devenu quartier général nocturne
L’établissement ouvre à la fin des années 1970, au moment où la Grande Parade du Jazz installe durablement Nice dans le calendrier international. Sa position sur la promenade des Anglais et sa capacité d’accueil en font rapidement un lieu privilégié pour les artistes et les équipes du festival. L’hôtel n’est pas seulement un endroit où l’on dort : il devient un espace de circulation, de retrouvailles et de conversations musicales.
Dans les halls et les bars des grands hôtels, les hiérarchies de la scène s’assouplissent. Un soliste célèbre peut y croiser un accompagnateur, un musicien local, un programmateur ou un ami de longue date. Ces rencontres ne produisent pas toujours un concert annoncé, mais elles participent à la vie réelle du jazz.
Miles Davis, Nina Simone, Lionel Hampton, Ray Charles
À l’occasion des quarante ans de l’établissement, son histoire officielle a rappelé le souvenir de jam-sessions associées à Lionel Hampton, Miles Davis, Nina Simone et Ray Charles. Une telle liste donne la mesure du lieu. Elle ne doit pourtant pas être comprise comme un simple inventaire de célébrités : chacun de ces artistes représentait une conception singulière de la musique, du spectacle et de la liberté.
Imaginer ces personnalités dans le même hôtel permet de comprendre ce que les festivals rendaient possible. Nice ne réunissait pas seulement des affiches prestigieuses ; elle créait, pendant quelques jours, une communauté éphémère. Les musiciens partageaient les mêmes trajets, les mêmes repas, les mêmes attentes et parfois les mêmes nuits blanches.
La jam-session, mémoire fragile du jazz
Une jam-session laisse peu de traces. Elle n’a pas toujours de programme, de contrat, de photographe officiel ni même d’heure de début. Elle survit par les récits, les souvenirs du personnel, les témoignages des artistes et quelques images retrouvées. C’est précisément ce qui la rend essentielle à documenter.
Dans un festival, la scène raconte ce que l’institution a choisi de présenter. La jam-session raconte autre chose : les affinités, les défis, la curiosité et le plaisir de jouer. Elle peut rapprocher des générations qui ne figurent pas ensemble sur l’affiche. Elle peut aussi révéler un musicien local à un artiste international, ou prolonger une conversation commencée quelques heures plus tôt dans les jardins de Cimiez.
De l’Abela au Radisson Blu
Les changements de nom du bâtiment disent les transformations de l’hôtellerie niçoise : Beach Regency, Hôtel Abela ou Abella selon les documents, puis Radisson. Mais derrière les enseignes successives demeure une mémoire musicale forte. Le lieu appartient à l’histoire du jazz à Nice parce qu’il fut un espace d’hospitalité au sens le plus profond : il accueillait les artistes, mais aussi l’imprévisible.
Cette mémoire pourrait aujourd’hui devenir un véritable élément patrimonial. Archives internes, registres d’hébergement, photographies, témoignages d’anciens salariés et musiciens permettraient de reconstituer plus précisément les nuits de l’hôtel. Une exposition, une programmation ou une collecte orale donneraient à cette histoire une visibilité nouvelle.
À l’Abela, le jazz n’était plus seulement programmé : il circulait de table en table, d’un souvenir à l’autre, jusqu’au lever du jour.