À l’occasion de la 65e édition de Jazz à Juan, Mino Cinelu retrouvait Marcus Miller, Mike Stern et Bill Evans pour faire revivre l’esprit de l’album mythique We Want Miles. Quelques minutes après être sorti de scène, le percussionniste et multi-instrumentiste s’est confié à Riviera Jazz Club. Une rencontre autour de la musique comme communion, de l’écoute, de ses racines martiniquaises et de cet homme qui bouleversa sa vie : Miles Davis.
Il arrive encore enveloppé par le concert. Le corps est là, mais une partie de lui semble être restée sur la scène de la Pinède Gould, au milieu des musiciens, des sons et du public. Lorsqu’on lui demande comment il se sent après ces retrouvailles avec les membres de We Want Miles, Mino Cinelu ne parle ni de performance ni de succès. Il parle de musique.
« C’est toujours la musique. C’est la musique qui nous rassemble, c’est pour cela que l’on se rencontre. Tous les gens qui sont venus et ceux qui sont sur scène ou hors de la scène ont la même passion. »
Pour lui, le concert ne se limite pas à ce qui se joue sous les projecteurs. Il englobe les artistes, le public, les techniciens et tous ceux qui partagent cet instant.
« Je me sens comme après une communion. Quelque chose d’important et de vraiment heureux s’est passé. Il n’y a que du positif, beaucoup d’amour et beaucoup de musique. »
We Want Miles, bien plus qu’un retour vers le passé
Plus de quarante ans après l’enregistrement de We Want Miles, la musique conserve une force intacte. L’album, enregistré lors des premiers concerts donnés par Miles Davis après plusieurs années de retrait, réunissait notamment Marcus Miller, Mike Stern, Bill Evans, Al Foster et Mino Cinelu.
Rejouer aujourd’hui cette musique ne consiste pourtant pas à reproduire note pour note ce qui avait été créé au début des années 1980. L’esprit de Miles Davis s’accommoderait d’ailleurs assez mal d’une reconstitution figée.
Pour Mino Cinelu, chaque concert doit rester une expérience vivante.
« On est dans le moment. »
Les morceaux possèdent une histoire, une structure et une mémoire, mais ils doivent continuer à respirer. Les musiciens ont changé, leurs parcours se sont enrichis et la musique s’est transformée avec eux. Ce qui compte n’est donc pas de retrouver exactement le son d’hier, mais de renouer avec l’énergie qui animait le groupe.
Sur scène, les regards, les silences et les réactions comptent autant que les notes. Chacun connaît profondément cette musique, tout en restant disponible à ce qui peut surgir. C’est là que réside encore aujourd’hui la modernité de We Want Miles : dans cette capacité à prendre des risques et à laisser le présent entrer dans les morceaux.
Miles Davis et l’art de tout dire en une seule note
Évoquer We Want Miles, c’est naturellement revenir à Miles Davis. Mino Cinelu parle de lui avec une admiration qui ne relève jamais de la légende fabriquée. Il se souvient avant tout d’un musicien capable d’entendre ce que les autres n’entendaient pas encore.
Miles Davis ne cherchait pas nécessairement la virtuosité démonstrative ou l’accumulation. Il pouvait faire surgir toute une histoire avec très peu de matière.
Avec lui, explique Mino Cinelu, une seule note pouvait parfois contenir toute la musique.
Cette économie apparente demandait une qualité essentielle : l’écoute. Il ne fallait pas chercher à remplir tous les espaces, mais savoir attendre, observer et comprendre ce qui se passait autour de soi. Dans cette musique, le silence n’était jamais un vide. Il faisait pleinement partie de la composition.
Miles Davis choisissait également ses musiciens pour ce qu’ils pouvaient apporter d’unique. Il ne leur demandait pas de devenir quelqu’un d’autre. Il entendait une personnalité, une couleur ou une énergie, puis créait les conditions pour qu’elles puissent apparaître.
Mino Cinelu résume ainsi ce que Miles avait perçu en lui : « Il avait entendu une énergie. »
Une rencontre décisive à New York
La première rencontre entre Mino Cinelu et Miles Davis ressemble à une scène de cinéma.
À l’époque, le musicien français vit à New York et joue notamment au Mikell’s, un club de Manhattan fréquenté par de nombreux artistes. Un soir, Miles Davis est présent dans la salle. Il l’observe jouer, puis vient lui demander son numéro de téléphone.
Il ne se présente pas.
Mino Cinelu connaît évidemment son visage, mais la situation demeure presque irréelle. Une semaine plus tard, le téléphone sonne. Miles Davis l’appelle et lui propose de venir jouer avec lui.
Cette invitation fait basculer sa trajectoire. Mino Cinelu rejoint un univers musical dans lequel les catégories disparaissent. Les frontières entre jazz, funk, rock, musiques africaines, caribéennes et expérimentales deviennent secondaires. Seules comptent la force d’une proposition et sa capacité à nourrir la musique collective.
Miles Davis ne lui demande pas de gommer ses origines ou de se conformer à une tradition. Au contraire, il lui permet d’apporter tout ce qu’il est.
Les racines martiniquaises au cœur de sa musique
Chez Mino Cinelu, les percussions ne sont jamais de simples ornements rythmiques. Elles portent une mémoire, des voix et des territoires.
Ses racines martiniquaises occupent une place centrale dans son identité musicale. Il évoque notamment le bèlè, cette tradition dans laquelle la musique, le chant, la danse et le tambour sont indissociables. Une musique qui se vit autant qu’elle s’écoute et dans laquelle la communauté joue un rôle essentiel.
Ces racines dialoguent avec toutes les expériences accumulées au fil d’une carrière exceptionnelle. Mino Cinelu a traversé les styles et les continents sans jamais perdre ce lien originel. Sa manière de jouer peut accueillir les rythmes caribéens, le jazz, le rock, les musiques africaines ou l’improvisation la plus libre.
Ce mélange n’est pas une stratégie esthétique. Il correspond simplement à son histoire.
C’est aussi ce que Miles Davis avait compris : Mino Cinelu n’était pas seulement un percussionniste capable d’ajouter une couleur au groupe. Il apportait une façon différente de penser le rythme, l’espace et le mouvement.
L’école de l’écoute
Ce que Mino Cinelu retient de l’expérience auprès de Miles Davis dépasse largement la musique elle-même. Il parle d’une école de l’attention, de la patience et de la disponibilité.
Dans un groupe, écouter signifie accepter de ne pas être constamment au premier plan. Cela suppose de savoir laisser une place à l’autre, de percevoir un changement de direction et parfois de renoncer à une idée pour suivre ce que la musique est en train de devenir.
Cette conception est toujours présente dans les retrouvailles de We Want Miles. Marcus Miller, Mike Stern, Bill Evans et Mino Cinelu ne reviennent pas simplement sur un répertoire historique. Ils remettent en mouvement une manière de jouer ensemble.
La musique de Miles Davis continue ainsi d’exister parce qu’elle n’a jamais été conçue comme un monument immobile. Elle constitue un langage suffisamment ouvert pour être habité à nouveau.
Mino for Miles : prolonger le dialogue
Mino Cinelu poursuit également cette histoire à travers son propre projet, Mino for Miles. Il ne s’agit pas d’un hommage au sens traditionnel du terme, mais d’une manière de prolonger le dialogue avec Miles Davis.
L’objectif n’est pas de copier un son ou de reproduire une époque. Il s’agit plutôt de retrouver cette liberté, cette curiosité et cette façon de faire confiance aux musiciens.
Miles Davis reste présent non seulement à travers ses compositions, mais surtout à travers une attitude : ne jamais se satisfaire de ce qui a déjà été accompli, chercher une nouvelle direction et conserver la capacité de surprendre.
À Jazz à Juan, cette mémoire prenait une dimension particulière. Le festival entretient lui-même un lien historique profond avec Miles Davis, qui s’est produit à de nombreuses reprises dans la Pinède Gould. Le retour de We Want Miles sur cette scène ne pouvait donc pas être un concert tout à fait comme les autres.
Quelques minutes après la dernière note, Mino Cinelu ne cherche pourtant pas à enfermer ce moment dans la nostalgie. Il revient à l’essentiel : une scène, des musiciens, un public et cette énergie invisible qui circule entre eux.
Une communion, dit-il.
Et probablement la définition la plus juste de ce qui venait de se produire.