Né à Nice, passé très jeune par les clubs avant de rejoindre Paris et les plus grands musiciens de son temps, Barney Wilen occupe une place à part dans l’histoire du jazz français. Saxophoniste précoce, musicien de cinéma, explorateur sonore et figure libre, il incarne l’un des liens les plus forts entre la Côte d’Azur et la grande histoire internationale du jazz.
Il y a, dans l’histoire du jazz azuréen, des trajectoires qui dépassent très vite le cadre local. Celle de Barney Wilen en fait partie. Né à Nice en 1937, Bernard Jean Wilen, devenu Barney Wilen, appartient à cette génération de musiciens qui ont relié très tôt la Côte d’Azur aux scènes parisiennes, américaines et internationales.
Son histoire commence pourtant ici, à Nice. Avant d’être associé aux grands noms du jazz moderne, Barney Wilen est un jeune saxophoniste qui joue dans les bals, les fêtes et les clubs de sa ville. Il grandit dans un environnement ouvert, entre culture française et héritage américain, et se forme très tôt à cette musique qui circule déjà sur la Riviera depuis plusieurs décennies.
La suite est fulgurante. Au milieu des années 1950, il rejoint Paris, où il fréquente les clubs de Saint-Germain-des-Prés. Le jazz y est alors en pleine effervescence. Les musiciens français croisent les jazzmen américains de passage, les caves deviennent des laboratoires, les nuits parisiennes prolongent l’histoire du bebop et du cool jazz. Barney Wilen, encore très jeune, s’impose rapidement par son son, son élégance et une maturité musicale rare.
En 1957, sa carrière bascule. Miles Davis, de passage à Paris, enregistre la musique du film Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle. Autour de lui : René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse, Kenny Clarke à la batterie, et Barney Wilen au saxophone ténor. Cette bande originale, improvisée dans une atmosphère nocturne, deviendra l’un des grands moments de rencontre entre jazz et cinéma. Barney Wilen n’a alors qu’une vingtaine d’années, mais son nom entre définitivement dans la mémoire du jazz.
Deux ans plus tard, il participe aussi à la musique des Liaisons dangereuses 1960, avec les Jazz Messengers d’Art Blakey. Là encore, son saxophone s’inscrit dans une œuvre où le jazz ne se contente pas d’accompagner les images : il leur donne une tension, un climat, une modernité.
Mais réduire Barney Wilen à ces deux bandes originales serait trop simple. Son parcours est celui d’un musicien insaisissable, souvent en avance, parfois difficile à classer. Il traverse le jazz moderne, s’intéresse au rock, aux musiques africaines, à l’expérimentation, aux rencontres entre sons, images et poésie. Son album Moshi, né d’un voyage en Afrique, témoigne de cette volonté d’aller ailleurs, de sortir des cadres, de chercher dans d’autres territoires une autre manière de jouer.
Cette liberté a pu dérouter. Mais elle est aussi ce qui fait de Barney Wilen une figure à part. Il n’a jamais été seulement un saxophoniste brillant. Il fut un musicien en mouvement, attiré par les marges, les croisements, les aventures collectives, les formes nouvelles. Chez lui, le jazz n’est pas une position figée : c’est une manière de se déplacer.
La Côte d’Azur n’a jamais complètement disparu de son histoire. À la fin des années 1970, Barney Wilen revient vers Nice à travers l’aventure du Burodujazz, une initiative destinée à développer des manifestations jazzistiques sur le territoire. Ce projet, imaginé comme une manière de faire vivre le jazz au-delà des scènes établies, révèle une autre dimension du musicien : celle d’un artiste soucieux de transmission, d’action culturelle et de présence dans la cité.
C’est aussi cela qui rend Barney Wilen si important pour Riviera Jazz Club. Il incarne à la fois la légende internationale et l’ancrage local. Il est le saxophoniste de Miles Davis, mais aussi l’enfant de Nice. Il est le musicien des clubs parisiens, mais aussi celui qui revient vers sa ville pour imaginer d’autres formes de diffusion du jazz.
Barney Wilen meurt en 1996, à seulement 59 ans. Il laisse une discographie singulière, une aura intacte et une place unique dans l’histoire du jazz français. Sur la Côte d’Azur, son nom résonne comme celui d’un artiste qui a porté Nice bien au-delà de ses frontières, tout en revenant vers elle comme vers une source.
Raconter Barney Wilen aujourd’hui, c’est rappeler que le jazz azuréen n’est pas seulement une histoire de festivals ou de lieux prestigieux. C’est aussi une histoire de musiciens visionnaires, de sons nocturnes, de retours au pays, de liberté et de lignes de fuite. Dans cette histoire, le saxophone de Barney Wilen reste l’un des plus beaux échos de Nice.

