Riviera Jazz Club a retrouvé Mike Stern à son retour du concert de We Want Miles, au moment où le guitariste descendait du bus devant son hôtel. Malgré l’heure tardive et un départ prévu dès six heures le lendemain matin, il a accepté de partager quelques mots avec nous. Toujours ce sourire, cette disponibilité et ce bonheur intact de jouer : après plus de cinquante ans de carrière, Mike Stern semble n’avoir rien perdu de sa fraîcheur.
La nuit était déjà bien avancée lorsque le bus des musiciens est revenu à l’hôtel.
Le concert de We Want Miles venait de s’achever à la Pinède Gould, dans le cadre de Jazz à Juan. Les instruments avaient été rangés, les lumières de la scène s’étaient éteintes et les artistes ne disposaient que de quelques heures avant un nouveau départ, fixé à six heures du matin.
C’est dans les backstage juste avant son départ que nous avons pu rencontrer Mike Stern.
Le moment aurait pu se limiter à un salut rapide. Après un concert aussi intense et à la veille d’un départ aux premières heures du jour, la fatigue aurait été parfaitement compréhensible.
Mais Mike Stern s’est arrêté.
Avec ce sourire qui semble ne jamais le quitter, il a accepté de répondre à quelques questions, heureux d’évoquer le concert, la musique et le plaisir de jouer avec ses compagnons de route.
Il ne cherche pas les grandes déclarations. Il ne construit pas de récit autour de sa propre légende. Il dit simplement qu’il est heureux d’être là, heureux de jouer et heureux de retrouver ses amis.
Chez Mike Stern, tout paraît finalement contenu dans ce sourire.
Derrière cette simplicité se dessine pourtant l’un des parcours les plus marquants de la guitare jazz moderne : celui d’un musicien qui a accompagné le grand retour de Miles Davis, joué avec Jaco Pastorius, Billy Cobham, les Brecker Brothers ou David Sanborn, avant de bâtir une œuvre personnelle immédiatement reconnaissable.
Le guitariste du retour de Miles Davis
Mike Stern rejoint le groupe de Miles Davis en 1981, à un moment décisif de l’histoire du trompettiste.
Miles revient alors sur scène après plusieurs années de retrait. Pour ouvrir ce nouveau chapitre de sa carrière, il rassemble autour de lui une génération de musiciens capables de faire dialoguer le jazz, le rock, le funk et les nouvelles sonorités électriques.
La guitare de Mike Stern devient l’une des couleurs essentielles de cette période.
On le retrouve sur The Man with the Horn, l’album qui marque le retour discographique de Miles Davis en 1981, puis sur We Want Miles, enregistré au cours de la tournée qui accompagne ce retour.
Ce disque est devenu l’un des grands témoignages du Miles électrique des années 1980. Il restitue une musique en mouvement, tendue, libre, parfois incandescente, dans laquelle chaque musicien dispose d’un véritable espace d’expression.
Mike Stern figure également sur Star People, publié en 1983. Le blues y occupe une place centrale, au cœur d’un univers électrique et profondément moderne.
Son jeu s’impose immédiatement.
Le son est puissant, parfois saturé, marqué par l’énergie du rock, mais toujours guidé par le langage du jazz : le phrasé, l’écoute, l’harmonie et le goût de l’improvisation.
Chez Miles, Mike Stern ne se contente pas d’apporter une couleur de guitare électrique. Il participe à l’invention d’un nouveau langage.
We Want Miles, une histoire toujours vivante
Plus de quarante ans après cette période, le projet We Want Miles réunit plusieurs musiciens directement liés à cette aventure.
Autour de Marcus Miller, on retrouve notamment Mike Stern, Mino Cinelu et Bill Evans. Chacun a développé une carrière considérable, mais tous partagent cette histoire fondatrice auprès de Miles Davis.
Leur présence à Jazz à Juan possède une résonance particulière.
Miles Davis a profondément marqué l’histoire du festival et de la Pinède Gould. Ses passages à Juan-les-Pins ont contribué à inscrire ce lieu dans la grande histoire du jazz international.
Pour autant, We Want Miles ne se résume pas à un exercice de commémoration.
Il ne s’agit pas de reproduire le passé à l’identique ni de transformer cette musique en pièce de musée. L’essentiel se situe ailleurs : dans l’esprit de liberté, le risque, l’écoute collective et la possibilité de faire vivre ce répertoire au présent.
Sur scène, Mike Stern demeure fidèle à lui-même.
Sa guitare peut être lyrique, incisive ou explosive. Elle passe d’un chant presque fragile à de grandes envolées électriques, sans jamais perdre cette tension mélodique qui permet de reconnaître son jeu en quelques notes.
Et c’est peut-être ce qui frappe le plus en regardant ces musiciens jouer aujourd’hui.
Malgré les décennies de carrière, les tournées et les milliers de concerts, ils paraissent toujours aussi neufs.
Ils restent brillants, curieux, engagés dans l’instant et visiblement heureux de partager la musique. Rien ne semble automatique. Rien ne semble récité. La virtuosité est immense, mais elle demeure au service du collectif et du plaisir de jouer ensemble.
Cette fraîcheur est presque déconcertante.
Elle rappelle que les grands musiciens ne se contentent pas de conserver un héritage : ils continuent de le remettre en jeu chaque soir.
De Blood, Sweat & Tears à Jaco Pastorius
Bien avant de rejoindre Miles Davis, Mike Stern avait déjà acquis une solide expérience de la scène.
Formé au Berklee College of Music de Boston, il intègre dans les années 1970 le groupe Blood, Sweat & Tears, formation emblématique du croisement entre le rock, le jazz et la musique populaire américaine.
Il joue ensuite avec le batteur Billy Cobham, l’un des grands architectes du jazz fusion, avant d’être appelé par Miles Davis en 1981.
Après cette période déterminante, Stern poursuit son parcours auprès de plusieurs des musiciens les plus importants de sa génération.
Il joue notamment avec Jaco Pastorius, dont il devient l’un des proches compagnons musicaux.
Les deux artistes partagent une même intensité, une relation très physique à l’instrument et une volonté de pousser la musique jusqu’à ses limites. Leurs parcours resteront profondément liés, sur scène comme dans l’histoire du jazz électrique.
Mike Stern collabore également avec les Brecker Brothers, David Sanborn, Joe Henderson et Steps Ahead.
Ces rencontres témoignent de sa capacité à évoluer dans des univers très différents tout en conservant une identité immédiatement reconnaissable.
À partir des années 1980, il développe parallèlement une importante carrière sous son propre nom.
Ses albums mêlent compositions originales, blues, ballades, funk, rock et improvisations électriques. Il y invite régulièrement des figures majeures de la scène internationale et impose progressivement une écriture personnelle, dans laquelle la puissance ne prend jamais le dessus sur la finesse harmonique.
Son influence dépasse aujourd’hui largement les frontières du jazz.
Plusieurs générations de guitaristes se reconnaissent dans ce son clair et saturé à la fois, dans ses longues phrases chantantes et dans cette manière d’associer la virtuosité à une émotion directe, sans jamais transformer la musique en simple démonstration technique.
Continuer à jouer
La carrière de Mike Stern a également été traversée par des épreuves.
En 2016, une grave chute lui cause d’importantes blessures aux bras et aux mains. Pour un guitariste, un tel accident aurait pu mettre un terme à toute possibilité de poursuivre sa carrière.
Il reprend pourtant progressivement l’instrument, adapte sa technique et son matériel, puis retrouve la scène.
Cette volonté de continuer dit beaucoup de son rapport à la musique.
Jouer n’est pas seulement un métier ou une habitude. C’est une nécessité, mais aussi une source de joie qui semble toujours se renouveler.
À Jazz à Juan, cette joie était évidente.
Elle se lisait sur scène, dans l’écoute entre les musiciens, dans leur énergie et dans cette façon de faire circuler la musique avec le public.
Elle était encore présente quelques heures plus tard, à la descente du bus.
Le sourire intact
Mike Stern ne cherche pas à raconter lui-même l’immensité de son parcours.
Il sourit, remercie, évoque ses amis et dit simplement qu’il est toujours heureux de jouer.
Cette modestie contraste avec l’importance de sa carrière, mais elle en révèle peut-être aussi le moteur profond.
De Blood, Sweat & Tears à Billy Cobham, de Miles Davis à Jaco Pastorius, des Brecker Brothers à ses nombreux projets personnels, Mike Stern n’a jamais cessé d’avancer.
Plus de cinquante ans après ses débuts, sa musique ne donne pas le sentiment d’appartenir au passé.
Elle demeure vive, brillante et ouverte.
Et alors qu’un départ était prévu dès six heures du matin, Mike Stern a encore trouvé le temps de s’arrêter, de sourire et de partager quelques mots.
Une scène toute simple, mais qui résume parfaitement le musicien : une guitare, des amis, la route et ce bonheur intact de continuer à jouer.