Batteur né à Nice, musicien de clubs, de scène et de transmission, Charles “Lolo” Bellonzi fait partie des grandes figures discrètes du jazz français. Des caves parisiennes aux grands orchestres, de Martial Solal à Claude Nougaro, il a porté avec souplesse et précision un art du rythme profondément musical
Dans l’histoire du jazz, les batteurs sont parfois ceux que l’on voit le moins, mais que l’on ressent immédiatement. Ils tiennent le souffle, l’élan, la tension, la danse intérieure de la musique. Charles Bellonzi, que tout le monde appelait Lolo Bellonzi, appartenait à cette lignée de musiciens dont le jeu ne cherchait pas à prendre toute la lumière, mais donnait aux autres l’espace pour s’élever.
Né à Nice en 1941, Charles Nello Bellonzi a grandi dans un environnement où la musique occupait déjà une place importante. Avant la batterie, il y eut l’accordéon, le tambour, les premières expériences dans les fanfares, les bals et les formations locales. Cette école-là compte autant que les conservatoires : elle apprend le placement, l’écoute, la régularité, le rapport direct au public. Chez Lolo Bellonzi, le rythme n’a jamais été seulement une affaire de technique. Il était une manière d’être dans la musique.
À la fin des années 1950, il quitte Nice pour Paris. Son ami Gilbert “Bibi” Rovère, autre grande figure azuréenne, l’introduit dans le milieu du jazz. Le lien entre les deux musiciens est essentiel : Rovère à la contrebasse, Bellonzi à la batterie, ce sont deux Niçois qui vont bientôt tenir l’une des rythmiques les plus solides du jazz français.
Paris, au début des années 1960, est encore une capitale européenne du jazz. Les clubs de Saint-Germain-des-Prés accueillent des musiciens français, mais aussi de nombreux Américains de passage. Lolo Bellonzi joue au Chat qui Pêche, au Club Saint-Germain, dans ces lieux où le jazz se vit au plus près, dans la chaleur des caves, des nuits longues, des chorus qui s’étirent. En 1961, il intègre le quintette du pianiste Georges Arvanitas, l’une des grandes formations françaises de l’époque.
Très vite, son nom circule parmi les musiciens. Il accompagne Lou Bennett, René Thomas, Johnny Griffin, Dexter Gordon, Bud Powell, Nathan Davis et d’autres solistes majeurs. Jouer derrière de tels artistes demandait une présence rare : savoir relancer sans brusquer, soutenir sans enfermer, comprendre une phrase avant même qu’elle ne soit terminée. Bellonzi possédait cette qualité précieuse des grands batteurs de jazz : la capacité à faire respirer le tempo.
Entre 1965 et 1968, il rejoint le trio de Martial Solal, avec Bibi Rovère à la contrebasse. Cette formation occupe une place particulière dans son parcours. Solal est un pianiste d’une liberté exceptionnelle, capable de déjouer les habitudes, de déplacer les accents, de casser les évidences harmoniques et rythmiques. Pour accompagner une telle pensée musicale, il fallait une batterie vive, souple, attentive. Lolo Bellonzi y déploie un jeu intelligent, précis, jamais figé.
Son parcours s’ouvre ensuite à d’autres univers. À partir de la fin des années 1960, il rejoint l’orchestre de Claude Nougaro, aux côtés de musiciens comme Eddy Louiss ou Maurice Vander. Cette période rappelle que le jazz français a souvent dialogué avec la chanson, le texte, la scène populaire et les grands orchestres. Chez Nougaro, le rythme est central : il porte les mots, les syncopes, les images. Bellonzi y trouve naturellement sa place.
Il travaille également pour le spectacle, le théâtre, le cinéma, les studios et de nombreux projets. Son nom apparaît dans des contextes très différents, preuve d’une adaptabilité rare. Il participe au film Paris Blues, croisant l’imaginaire de Louis Armstrong et Duke Ellington, puis plus tard à Autour de minuit, film emblématique de la mémoire jazz. Il joue aussi au Casino de Paris, accompagne des chanteurs, rejoint des formations plus modernes, enregistre sous son nom et poursuit un travail personnel autour de la batterie.
Mais Lolo Bellonzi fut aussi un pédagogue. Il a transmis son expérience à de nombreux batteurs, notamment à travers son ouvrage Langage de la batterie jazz, publié dans les années 1980 puis réédité. Cette dimension est essentielle pour comprendre son héritage. Bellonzi ne se contentait pas de jouer : il pensait son instrument, son rôle, sa place dans l’orchestre. Il savait expliquer ce qui, chez un batteur, ne se voit pas toujours mais change tout : l’assise, la respiration, la couleur, l’écoute.
Pour Riviera Jazz Club, Charles “Lolo” Bellonzi trouve naturellement sa place dans cette galerie de portraits azuréens. Comme Bibi Rovère, il incarne cette circulation entre Nice, Paris, les clubs, les grandes scènes et les musiciens internationaux. Né sur la Côte d’Azur, il a porté le rythme du jazz bien au-delà de son territoire d’origine, tout en restant lié à cette histoire niçoise qui a donné au jazz français plusieurs musiciens de premier plan.
Il est mort en 2024, laissant derrière lui une mémoire de batteur élégant, solide, généreux et profondément musicien. Une mémoire qui ne se mesure pas seulement en solos ou en disques, mais dans cette chose plus difficile à définir : la confiance qu’un batteur donne à toute une formation.
Raconter Lolo Bellonzi aujourd’hui, c’est rappeler que le jazz azuréen ne s’est pas seulement construit avec des solistes et des festivals. Il s’est aussi écrit dans les pulsations, les cymbales, les balais, les silences et les relances. Dans cette manière de tenir le temps sans jamais l’alourdir. Dans l’histoire du jazz français, la batterie de Lolo Bellonzi reste comme un battement niçois : précis, vivant, indestructible.

