Avant les nuits de Cimiez, les concerts sous les pins et les affiches devenues légendaires, il y eut Louis Armstrong. En février 1948, sa trompette fit de Nice le point de départ d’une histoire qui allait unir durablement le jazz et la Côte d’Azur.
Nice, février 1948 : le jazz entre dans l’histoire
La guerre est terminée depuis moins de trois ans. Nice vient de vivre son Carnaval lorsque la ville accueille une manifestation encore sans équivalent : une semaine entièrement consacrée au jazz, organisée du 22 au 28 février 1948 entre l’Opéra, le Casino municipal et l’Hôtel Negresco.
Louis Armstrong en est la figure centrale. À ses côtés apparaissent notamment Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Claude Luter et Mezz Mezzrow. L’affiche réunit des musiciens américains et européens autour d’une musique qui reste encore mal connue d’une partie du public français.
Lorsque Armstrong entre sur la scène de l’Opéra de Nice, il n’est pourtant pas un simple ambassadeur venu présenter le jazz de La Nouvelle-Orléans. Il est déjà celui qui en a changé le langage. Sa trompette a donné une nouvelle liberté au soliste, sa manière de placer les notes a déplacé le rythme et sa voix rocailleuse a transformé chaque chanson en récit personnel.
Le sourire est célèbre. La puissance musicale l’est tout autant. Armstrong peut faire éclater une note, la laisser flotter, puis reprendre la mélodie avec une évidence désarmante. Il rend cette musique accessible sans jamais la réduire. À Nice, ceux qui connaissent déjà le jazz mesurent la stature du musicien. Les autres le découvrent avec lui.
Une nuit au Negresco et le destin de « C’est si bon »
Le 28 février, la dernière soirée se déroule au Negresco. Les concerts se prolongent, les musiciens se retrouvent et la nuit prend la forme d’une vaste jam-session. Dans ce décor azuréen, une chanson française encore récente croise le chemin de Louis Armstrong.
Suzy Delair interprète « C’est si bon », composé par Henri Betti sur des paroles d’André Hornez. Armstrong entend le morceau et en retient la mélodie. Deux ans plus tard, il enregistre à New York une adaptation anglaise qui participe à son succès international.
L’anecdote est devenue l’un des grands récits du jazz à Nice. La ville n’a ni composé la chanson ni produit son enregistrement américain. Elle fut cependant le lieu de la rencontre : celui où un air français passa dans l’oreille d’Armstrong avant de voyager avec lui autour du monde.
Cette nuit résume déjà ce que la Côte d’Azur offrira souvent au jazz : un territoire de passage capable de provoquer des croisements, des souvenirs et parfois des histoires qui dépassent le concert lui-même.
Juan-les-Pins, 1967 : le retour d’une légende
Dix-neuf ans après Nice, Louis Armstrong retrouve la Côte d’Azur. Le paysage du jazz a changé. Depuis 1960, le Festival d’Antibes Juan-les-Pins a installé ses soirées dans la Pinède Gould, face à la Méditerranée.
Armstrong s’y produit les 26 et 27 juillet 1967. Il est entouré de Jewel Brown au chant, Tyree Glenn au trombone et au vibraphone, Joe Muranyi à la clarinette, Marty Napoleon au piano, Buddy Catlett à la contrebasse et Danny Barcelona à la batterie.
Le répertoire traverse toute une vie de musique : « When the Saints Go Marching In », « Mack the Knife », « Blueberry Hill », « Muskrat Ramble », « A Kiss to Build a Dream On » ou encore « Cabaret ». Le public retrouve une voix, un son et une présence qui appartiennent désormais à la culture populaire mondiale.
Ce passage possède aussi une part plus fragile. Armstrong a été sérieusement malade quelques mois auparavant. La tournée européenne est éprouvante et le musicien puise dans ses forces pour tenir la scène. Rien ne vient pourtant diminuer la générosité du spectacle. Devant le public de Juan-les-Pins, il demeure Satchmo : celui qui transforme l’effort en joie partagée.
De l’Opéra aux oliviers de Cimiez
Louis Armstrong meurt en 1971. Trois ans plus tard, alors que la Grande Parade du Jazz s’installe dans les jardins des Arènes de Cimiez, un buste en bronze est inauguré en son honneur. Sa veuve, Lucille Armstrong, assiste à la cérémonie aux côtés de la princesse Grace de Monaco.
Le musicien entre ainsi physiquement dans le paysage niçois. Pendant des années, artistes et spectateurs passent près de son visage avant de rejoindre les scènes disposées sous les oliviers.
Cette présence relie les différents âges du jazz azuréen. L’Opéra et le Negresco racontent 1948. La Pinède Gould conserve le souvenir de 1967. Cimiez prolonge l’hommage après sa disparition.
Celui qui se tient à l’entrée du récit
Louis Armstrong n’est pas seulement l’un des géants qui ont joué sur la Côte d’Azur. Il occupe une place fondatrice. Il accompagne le moment où Nice affirme que le jazz mérite un festival, un public et une mémoire.
Sa rencontre avec « C’est si bon » laisse une anecdote devenue patrimoine. Son retour à Juan-les-Pins réunit deux générations de festivals. Son buste à Cimiez veille ensuite sur ceux qui poursuivent l’histoire.
D’autres artistes apporteront leurs révolutions, leurs nuits légendaires et leurs propres liens avec la Riviera. Mais à l’entrée de cette longue aventure demeure une trompette venue de La Nouvelle-Orléans.
Un souffle passé par Nice, le Negresco et la Pinède Gould. Un souffle qui n’a jamais vraiment quitté la Côte d’Azur.