Le 24 juillet 1965, une artiste encore peu connue du public français s’assoit au piano dans la Pinède Gould. Une heure plus tard, Juan-les-Pins sait qu’il vient de se passer quelque chose. Nina Simone n’a pas seulement donné son premier récital en France : elle a imposé une présence impossible à oublier.
Une inconnue française entre dans la lumière
Aux États-Unis, Nina Simone a déjà enregistré plusieurs albums et construit une réputation singulière. En France, son nom reste encore largement à découvrir lorsqu’elle arrive au Festival de jazz d’Antibes Juan-les-Pins en juillet 1965.
Elle se produit les 24 et 25 juillet avec Lisle Atkinson à la contrebasse, Rudy Stevenson à la guitare et à la flûte, et Bobby Hamilton à la batterie.
Le premier concert est filmé par Jean-Christophe Averty. La caméra saisit les changements de son visage, la concentration des mains et cette manière de regarder le public sans chercher à l’amadouer.
Nina Simone ne demande pas l’attention. Elle la prend.
Formée au piano classique, elle possède une technique qui lui permet de faire entendre Bach derrière un blues, une rigueur de concertiste dans un gospel ou la violence d’une percussion au cœur d’une ballade. Sa voix, elle, semble contenir plusieurs âges à la fois : grave, fragile, ironique, tendre ou soudain tranchante.
« Strange Fruit » pour ouvrir la nuit
Le récital du 24 juillet commence par « Strange Fruit ». Le choix est saisissant. Cette chanson dénonçant les lynchages racistes dans le sud des États-Unis ne constitue pas une entrée en matière confortable.
Nina Simone installe immédiatement un rapport différent au spectacle. Elle ne vient pas offrir une succession de jolies chansons d’été. Elle apporte avec elle l’histoire des violences américaines, la lutte pour les droits civiques et une conception de l’artiste qui refuse de séparer la musique du monde.
Le programme réunit également « Little Girl Blue », « Trouble in Mind », « Images », « Be My Husband », « I Loves You, Porgy », « Children Go Where I Send You » et « I Put a Spell on You ».
Chaque morceau devient une scène. Nina peut ralentir une phrase jusqu’à la rupture, laisser un silence inconfortable puis frapper le clavier avec une énergie presque physique. Elle ne se contente pas d’interpréter le répertoire : elle en modifie le poids.
La musique comme parole de combat
L’année 1965 se situe au cœur de son engagement politique. Quelques mois avant Juan-les-Pins, Nina Simone a participé à la marche de Selma à Montgomery aux côtés d’autres artistes engagés dans le mouvement des droits civiques.
Elle a déjà écrit « Mississippi Goddam », réponse directe à l’assassinat de Medgar Evers et à l’attentat raciste qui tua quatre jeunes filles à Birmingham. Chez elle, la colère ne se place pas à côté de l’art. Elle en devient une composante.
Le public azuréen découvre ainsi une personnalité que les catégories habituelles ne peuvent contenir. Est-elle chanteuse de jazz, pianiste classique, interprète de blues, artiste folk ou voix politique ? Elle est tout cela sans appartenir complètement à aucun de ces mondes.
Cette liberté explique la force des images tournées sous les pins. Rien ne semble préparé pour devenir historique. Pourtant, le regard, les gestes et la tension musicale donnent au concert une intensité que le temps n’a pas diminuée.
1969 : Nina revient transformée
Quatre ans plus tard, Nina Simone retrouve Jazz à Juan les 27 et 28 juillet 1969. Entre les deux passages, sa stature a changé. Elle est désormais reconnue en Europe et plusieurs de ses titres ont rencontré un large public.
Le monde a lui aussi basculé. Les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy ont assombri l’année 1968. Les espoirs du mouvement des droits civiques se mêlent à la colère, à la désillusion et à une radicalisation des luttes.
Nina arrive à Juan-les-Pins avec cette histoire récente dans la voix. Elle interprète notamment « To Love Somebody », « Suzanne », « Revolution », « Ain’t Got No, I Got Life » et « I Shall Be Released ».
Elle s’empare de chansons écrites par les Bee Gees, Leonard Cohen ou Bob Dylan et les rend immédiatement personnelles. Les textes changent de gravité. Une chanson d’amour devient une imploration. Un morceau populaire prend la forme d’une déclaration d’existence.
Les concerts de 1969 seront enregistrés et largement diffusés au fil des décennies. Ils complètent le portrait commencé en 1965 : celui d’une artiste passée de la révélation française à une figure internationale de liberté et de résistance.
Juan-les-Pins, lieu de révélation et de retour
Pour certaines légendes du jazz, la Côte d’Azur représente une étape prestigieuse parmi de nombreuses autres. Dans l’histoire française de Nina Simone, Juan-les-Pins occupe une place plus intime.
C’est là que le public français la découvre pour la première fois en récital. C’est là que les caméras conservent son visage en 1965. C’est encore là qu’elle revient en 1969, au sommet d’une période durant laquelle sa musique accompagne les bouleversements politiques et culturels de son époque.
La Pinède Gould devient ainsi le théâtre de deux moments distincts. Le premier révèle une artiste déjà entièrement elle-même, mais encore inconnue en France. Le second montre une femme devenue une voix majeure de son temps.
Le feu demeure
Nina Simone a passé les dernières années de sa vie dans le sud de la France, où elle est morte en 2003. Son lien avec le pays s’est donc prolongé bien au-delà des concerts de la Riviera.
Mais sur la Côte d’Azur, tout semble commencer à Juan-les-Pins. Une scène ouverte, un piano, une caméra et une artiste qui refuse de rendre sa musique plus aimable pour être mieux comprise.
Elle y fit entendre la beauté, l’humour, la solitude, la dignité et la colère sans jamais les séparer. Sa voix ne cherchait pas à décorer la nuit méditerranéenne. Elle l’obligeait à écouter.
Soixante ans plus tard, les images du 24 juillet 1965 demeurent intactes. Nina fixe le public, pose ses mains sur le clavier et laisse monter la première chanson.
Sous les pins, le feu reprend.