Avec Trane: A Centennial Supreme, James Carter vient célébrer le centenaire de John Coltrane au Nice Jazz Fest. Un hommage qui ne devrait avoir rien d’une cérémonie figée : entre mémoire, puissance et liberté, le saxophoniste de Detroit entend remettre cette musique en mouvement.
Il existe des héritages si immenses qu’ils peuvent intimider ceux qui s’en approchent. Celui de John Coltrane appartient à cette catégorie rare. Son nom ne désigne plus seulement un saxophoniste majeur du XXe siècle : il incarne une manière de chercher, d’avancer sans relâche, de pousser l’instrument, l’harmonie et l’improvisation jusqu’à l’endroit où la musique devient presque une question spirituelle.
En 2026, cent ans après sa naissance, Coltrane est célébré dans le monde entier. À Nice, cette commémoration prendra la forme d’un rendez-vous particulièrement attendu : The James Carter Quintet – Coltrane: A Centennial Supreme, samedi 25 juillet à 20 h 45, au Théâtre de Verdure.
James Carter, le choix de la liberté
Confier cet hommage à James Carter est tout sauf anodin. Il fallait un musicien suffisamment érudit pour connaître intimement l’histoire du jazz, mais aussi suffisamment libre pour ne pas s’y laisser enfermer. Un instrumentiste capable d’entendre Coltrane comme une force vivante plutôt que comme une statue.
Né à Detroit, James Carter appartient à cette famille de saxophonistes qui semblent pouvoir faire circuler plusieurs époques du jazz dans une seule phrase. Son jeu porte le blues, le swing, le post-bop, le funk et les tensions de l’avant-garde. Il peut faire gronder le saxophone, le faire rire, le pousser jusqu’au cri, puis retrouver soudain une douceur presque fragile. Sa virtuosité est spectaculaire, mais elle ne se réduit jamais à une démonstration : elle demeure au service du son, de l’intensité et du récit.
Lorsqu’il surgit sur la scène new-yorkaise au début des années 1990, James Carter impressionne immédiatement par l’étendue de son langage et par son refus des frontières. Son premier album, JC on the Set, révèle un musicien très jeune mais déjà capable de traverser les traditions sans les imiter. Au fil de sa carrière, il explore aussi bien les standards que l’univers de Django Reinhardt, Billie Holiday, l’orgue soul-jazz, les grandes formes orchestrales ou l’improvisation la plus ouverte.
Cette curiosité permanente rend sa rencontre avec Coltrane passionnante. James Carter n’a pas besoin de reproduire un son devenu mythique. Il possède trop de personnalité pour céder au mimétisme. Son véritable hommage consiste à retrouver l’élan qui animait Coltrane : la volonté de ne jamais considérer le langage comme définitivement acquis.
A Centennial Supreme : faire vivre l’héritage
Le titre du projet, A Centennial Supreme, fait naturellement écho à A Love Supreme, œuvre cardinale enregistrée par John Coltrane en 1964. Mais ce clin d’œil ne promet pas une simple relecture d’album. Il annonce plutôt une traversée de l’univers coltranien, de sa ferveur lyrique à ses recherches harmoniques, de son ancrage dans le blues à son besoin toujours plus intense d’ouvrir la forme.
Chez Coltrane, la puissance ne fut jamais séparée de la vulnérabilité. Derrière les torrents de notes, les cycles harmoniques vertigineux et les longues improvisations, on entend constamment un musicien en quête d’un point de vérité. C’est sans doute là que James Carter peut le rejoindre avec le plus de justesse : non dans la copie, mais dans l’engagement physique et émotionnel.
Le saxophoniste de Detroit joue avec tout son corps. Il peut donner l’impression de lutter avec l’instrument, d’en éprouver chaque résistance, puis de faire jaillir une ligne d’une clarté désarmante. Chez lui aussi, la musique est une matière en transformation. Une phrase peut naître dans le velours, devenir rugueuse, se briser et repartir ailleurs. Cette mobilité permanente devrait permettre au répertoire de Coltrane de conserver ce qui lui est essentiel : le risque.
Un quintette de fortes personnalités
Pour cette tournée du centenaire, James Carter s’entoure de musiciens capables de soutenir cette ambition : Steve Turre au trombone et aux coquillages, Gerard Gibbs au piano, Hilliard Greene à la contrebasse et Alex White à la batterie.
La présence de Steve Turre promet à elle seule un dialogue saisissant. Son trombone possède une ampleur terrienne, une profondeur presque orchestrale, tandis que l’usage des coquillages ouvre une couleur plus primitive, cérémonielle, comme si le souffle précédait encore l’instrument. Face à la puissance polyphonique de James Carter, cette voix singulière peut créer un jeu de masses, de réponses et d’appels particulièrement fort.
Gerard Gibbs, Hilliard Greene et Alex White forment quant à eux une section rythmique suffisamment solide pour porter l’énergie du projet, mais aussi suffisamment souple pour laisser la musique changer de direction. Car un hommage à Coltrane ne peut fonctionner que s’il préserve l’espace de l’inattendu. La forme doit pouvoir respirer, accélérer, se dilater et parfois perdre momentanément ses repères.
Coltrane, cent ans après
Que signifie encore jouer Coltrane aujourd’hui ? La question dépasse largement celle du répertoire. Sa musique a été étudiée, reprise, analysée et parfois sacralisée. Elle pourrait sembler appartenir à une histoire déjà écrite. Pourtant, elle continue de résister. Elle rappelle que le jazz n’est pas seulement une somme de styles ou de chefs-d’œuvre, mais une manière d’affronter l’inconnu.
Le centenaire de 2026 ne doit donc pas transformer John Coltrane en figure immobile. Lui rendre hommage, c’est retrouver le mouvement profond de son œuvre : cette volonté de dépasser ce que l’on sait déjà faire, de refuser le confort et de chercher, derrière la maîtrise, une nécessité plus grande.
James Carter est précisément l’un des musiciens capables de porter cette idée sans révérence excessive. Il connaît l’histoire, mais il la traverse avec son propre tempérament. Son saxophone peut contenir plusieurs mémoires à la fois, sans jamais renoncer au présent. Sous ses doigts, Coltrane ne devrait pas devenir un monument que l’on contemple à distance, mais une matière à éprouver de nouveau.
Une soirée d’exception au Théâtre de Verdure
Dans l’écrin du Théâtre de Verdure, ce concert s’annonce comme l’un des rendez-vous les plus profondément jazz de l’édition 2026. La proximité de cette scène devrait permettre d’entendre le grain des instruments, les respirations, les échanges de regards et les transformations instantanées de la musique.
Il ne s’agira pas seulement de mesurer la virtuosité de James Carter, ni d’identifier les références à l’œuvre coltranienne. L’enjeu sera ailleurs : dans la manière dont cinq musiciens feront circuler cet héritage, accepteront de le confronter à leur propre langage et rappelleront qu’une musique demeure vivante tant qu’elle peut encore être mise en danger.
À Nice, James Carter ne viendra pas refermer le livre de John Coltrane. Il viendra en tourner une nouvelle page.
Informations pratiques
The James Carter Quintet – Coltrane: A Centennial Supreme
Avec Steve Turre, invité spécial
Samedi 25 juillet 2026 à 20 h 45
Théâtre de Verdure – Nice Jazz Fest
Photo : Éric Dell’Erba – document presse officiel James Carter.
Sources
- Nice Jazz Fest – programmation officielle 2026
- James Carter – site officiel
- John Coltrane – site officiel du centenaire