Il vient de refermer à Sète l’édition anniversaire d’un festival devenu culte. Les 5 et 6 août, Gilles Peterson retrouvera la Méditerranée à la Fondation Maeght avec Impressions, deux soirées qui racontent sa vision du jazz : une musique en mouvement, capable de relier Londres, Bristol, Minsk, le Brésil, la soul, le dub et les cultures électroniques.
Gilles Peterson ne joue d’aucun instrument sur scène. Pourtant, peu de personnalités auront autant contribué, depuis quatre décennies, à modifier le son, la circulation et la perception du jazz contemporain.
Son instrument à lui est un espace de passage. Une émission de radio, un label, un festival, une sélection de disques ou une succession d’artistes deviennent entre ses mains autant de moyens de provoquer des rencontres. Là où d’autres classent, Gilles Peterson rapproche. Là où les formats séparent le jazz, la soul, le hip-hop, la house ou le broken beat, il cherche au contraire le courant souterrain qui les relie.
C’est cette vision qu’il apportera les 5 et 6 août 2026 à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, avec Impressions. Deux soirées conçues comme une exploration libre du jazz contemporain, au milieu des œuvres et des jardins du Labyrinthe Miró. La programmation réunira Tereza, Momoko Gill et SOYUZ le mercredi, puis Tara Clerkin Trio, Moses Boyd et Gilles Peterson lui-même le jeudi.
De Sète à Saint-Paul, une même idée de la musique
Gilles Peterson arrive sur la Côte d’Azur quelques semaines après avoir célébré à Sète les vingt ans du Worldwide Festival. Du 28 juin au 5 juillet 2026, cette édition anniversaire a réuni au Théâtre de la Mer et sur les plages sétoises des légendes, de nouvelles voix, du jazz, de la soul, du dub, de la house, du broken beat et des musiques électroniques.
Depuis sa création en 2006 par Gilles Peterson et l’équipe de Freshly Cut, le Worldwide n’a jamais été conçu comme une simple addition de concerts. Il prolonge dans l’espace public ce que son fondateur construit depuis toujours à la radio : un récit musical dans lequel un disque brésilien peut répondre à une production londonienne, un improvisateur à un DJ, une archive oubliée à un artiste qui n’a pas encore enregistré son premier album.
Vingt années plus tard, le festival est devenu une référence internationale sans perdre son esprit de laboratoire. Son anniversaire n’avait donc rien d’une cérémonie nostalgique. Il réunissait des figures historiques et des artistes émergents avec la même conviction : l’histoire n’a de valeur que lorsqu’elle continue de fabriquer du présent.
À Saint-Paul-de-Vence, Impressions prolongera cette philosophie dans un format plus resserré. Après la foule du Worldwide et l’horizon ouvert du Théâtre de la Mer, Gilles Peterson déplacera son laboratoire musical dans les jardins de la Fondation Maeght.
Le jazz comme point de départ, jamais comme frontière
On a parfois réduit Gilles Peterson à l’éclectisme. Le mot est commode, mais insuffisant. Son travail ne consiste pas à juxtaposer des styles pour démontrer l’étendue d’une collection de disques. Il repose sur une connaissance profonde des filiations.
Le jazz demeure le dénominateur commun de son univers : non pas seulement un répertoire ou une esthétique, mais une manière d’entendre la musique. Improviser, absorber les influences, transformer les héritages, faire dialoguer les générations et inventer une identité à partir de plusieurs cultures : toute la démarche de Gilles Peterson se trouve là.
Depuis les années 1980, l’animateur, DJ, producteur et programmateur britannique accompagne les transformations de la scène anglaise. Ses émissions, ses clubs, ses compilations et son label Brownswood Recordings ont offert une visibilité décisive à des artistes qui ne trouvaient pas toujours leur place dans les cadres traditionnels de l’industrie.
Chez lui, un artiste de jazz peut appartenir au monde des clubs. Un producteur électronique peut posséder une culture d’improvisateur. Une musique née dans la diaspora caribéenne peut dialoguer avec le funk, le hip-hop, l’afrobeat et les rythmes londoniens. Cette conception ouverte n’efface pas l’histoire du jazz. Elle en réactive le principe vital.
Moses Boyd, le battement du nouveau jazz britannique
La présence de Moses Boyd, le 6 août, donne à cette programmation une dimension particulièrement forte pour Riviera Jazz Club.
Batteur, compositeur et producteur, il appartient à la génération qui a profondément renouvelé la perception du jazz britannique au cours de la dernière décennie. Sa musique conserve l’improvisation et l’interaction collective au centre, mais elle se nourrit également du grime, du broken beat, de la house, des cultures caribéennes et de la production électronique.
Chez Moses Boyd, la batterie ne se contente jamais de soutenir l’ensemble. Elle construit l’architecture de la musique. Elle organise les tensions, ouvre les espaces et relie le jeu instrumental à une culture rythmique profondément urbaine.
Sa présence dans une programmation conçue par Gilles Peterson n’a rien d’anecdotique. Elle résume une histoire commune : celle d’une scène anglaise qui a cessé de demander la permission d’appartenir au jazz et qui a imposé ses propres sons, ses propres lieux et son propre public.
À la Fondation Maeght, la musique de Moses Boyd rencontrera un environnement très différent de celui des clubs londoniens. Mais ce déplacement pourrait précisément en révéler toute la richesse : la puissance des rythmes, la précision de la production et la liberté du jeu résonneront au milieu des sculptures et de l’architecture du Labyrinthe Miró.
Momoko Gill, la liberté avant l’étiquette
La première soirée mettra en avant Momoko Gill, productrice, autrice, chanteuse, batteuse et multi-instrumentiste. Elle appartient à cette génération pour laquelle les rôles de compositrice, d’interprète et de productrice ne sont plus séparés.
La batterie, la voix, l’écriture et le travail du son deviennent les éléments d’un même langage. Sa musique privilégie les espaces, les textures et les rythmes obliques. Elle peut sembler intime sans devenir fragile, expérimentale sans perdre le sens de la chanson.
Son parcours correspond parfaitement à la manière dont Gilles Peterson envisage les nouvelles scènes. Momoko Gill n’est pas simplement une instrumentiste invitée dans l’univers des producteurs, ni une productrice empruntant quelques couleurs au jazz. Elle habite simultanément ces territoires.
Le studio devient alors un instrument. Le rythme devient une écriture. L’improvisation peut surgir autant dans le traitement du son que dans le jeu collectif.
SOYUZ, le Brésil rêvé depuis l’Europe de l’Est
Avec SOYUZ, la géographie musicale se brouille encore davantage. Né dans la scène indépendante de Minsk et conduit par le compositeur et chanteur Alex Chumak, le groupe revisite l’héritage de la musique populaire brésilienne des années 1970 en le faisant dialoguer avec le jazz, la chanson orchestrale et les cultures musicales d’Europe de l’Est.
La musique de SOYUZ ne cherche pas à fabriquer une copie exotique du Brésil. Elle travaille plutôt à partir d’une fascination, d’une mémoire discographique et d’un imaginaire. Les harmonies sophistiquées, les arrangements de cordes, les lignes mélodiques et les rythmes brésiliens deviennent la matière d’une musique nouvelle, façonnée par un autre paysage et une autre histoire.
Cette circulation est au cœur de l’univers de Gilles Peterson. Le jazz n’y apparaît plus comme une musique enfermée dans son lieu de naissance, mais comme une langue mondiale capable d’être réinterprétée depuis Varsovie, Minsk, Londres ou São Paulo.
Tara Clerkin Trio, Bristol entre jazz, dub et paysages sonores
Le Tara Clerkin Trio occupera un autre territoire encore. Issu de la scène de Bristol, le groupe fait entendre une musique où se croisent avant-pop, musique contemporaine, folk oblique, trip-hop, dub et improvisation.
Les morceaux avancent souvent par petites transformations : une boucle, un bruit capté, une ligne mélodique, une voix ou un rythme apparaissent, s’effacent puis reviennent sous une autre forme. Le jazz y est moins présent comme une forme immédiatement reconnaissable que comme une manière de construire l’écoute.
Les musiciens laissent circuler le silence, le hasard et les accidents sonores. La composition semble parfois se fabriquer sous les oreilles du public. Bristol possède depuis longtemps cette capacité à faire communiquer les cultures du dub, du punk, de l’électronique et des musiques improvisées. Tara Clerkin Trio en prolonge l’esprit dans une écriture particulièrement délicate.
Tereza, l’art de relier les scènes
Présente durant les deux soirées, Tereza jouera un rôle essentiel. DJ, animatrice radio et curatrice, elle appartient à la communauté construite autour de Worldwide FM, la plateforme fondée par Gilles Peterson pour relier artistes, scènes locales et passionnés de musique à travers le monde.
Ses sélections ne serviront pas de simples intermèdes entre les concerts. Dans une programmation pensée par Gilles Peterson, le DJ possède une véritable fonction dramaturgique. Il prépare l’écoute, prolonge un concert, déplace progressivement l’atmosphère et fait entendre les correspondances entre les artistes.
La programmation devient alors une composition en soi.
La Fondation Maeght comme espace d’improvisation
Les deux soirées se dérouleront debout et en placement libre dans le Labyrinthe Miró. Les portes ouvriront à 19 h 30 et le public pourra visiter librement l’exposition consacrée à Ellsworth Kelly avant les performances.
Il ne s’agira donc pas seulement d’assister à des concerts dans un lieu prestigieux. L’architecture, les œuvres, le jardin, la lumière et les déplacements du public participeront à l’expérience. Le spectateur circulera dans un espace où le son pourra modifier la manière de regarder les œuvres et où les œuvres transformeront, en retour, la manière d’écouter.
Le titre Impressions prend ici tout son sens. Gilles Peterson ne propose pas un panorama académique du jazz actuel. Il compose une série de sensations, de rapprochements et de traces.
Après avoir célébré les vingt ans du Worldwide Festival, il ne vient pas à Saint-Paul-de-Vence présenter le bilan d’une carrière. Il arrive avec de nouveaux artistes, de nouvelles combinaisons et la même curiosité intacte.
C’est peut-être cela, au fond, qui définit le mieux son rapport au jazz : ne jamais considérer la musique comme un territoire déjà entièrement cartographié.
Programme
Mercredi 5 août 2026
Tereza — DJ set
Momoko Gill
SOYUZ
Jeudi 6 août 2026
Tereza — DJ set
Tara Clerkin Trio
Moses Boyd
Gilles Peterson — DJ set
Informations pratiques
Gilles Peterson présente Impressions
Mercredi 5 et jeudi 6 août 2026, à partir de 19 h 30
Fondation Maeght, 623 chemin des Gardettes, Saint-Paul-de-Vence
Concerts debout, placement libre dans le Labyrinthe Miró
Visite libre de l’exposition Ellsworth Kelly avant les performances
Tarif annoncé : 40 € par soirée — pass deux soirées : 70 €
Visuel officiel : Fondation Maeght.