À Nice, l’histoire du jazz ne s’est pas seulement écrite sur les scènes. Elle s’est aussi construite dans les ateliers, les maisons et les conversations de celles et ceux pour qui cette musique représentait une manière de vivre. Bernard Taride appartenait à cette histoire intime de la ville.
Le jazz comme première révélation
Né au Maroc en 1930, Bernard Taride découvre le jazz pendant la Seconde Guerre mondiale, au contact des émissions diffusées par les radios des soldats américains. Cette musique nouvelle, libre et profondément moderne, ne le quittera plus.
Installé à Nice à partir de 1956, il devient une figure du paysage artistique azuréen. Son œuvre de plasticien se développe au voisinage de l’École de Nice, dans une ville où artistes, musiciens, galeristes et collectionneurs circulent alors d’un univers à l’autre.
Les miroirs de Bernard Taride
À la fin des années 1970, Bernard Taride place le miroir au centre de son travail. Il l’associe au bois, au béton, au métal, à la corde ou aux clous. Le reflet n’est plus un simple effet esthétique : il devient une matière à interroger.
Ses miroirs plantés de clous opposent la fragilité de l’image à la rudesse des matériaux. Ils parlent de résistance, de blessure et de résilience. Le spectateur ne regarde pas seulement l’œuvre : il s’y trouve lui-même inclus, confronté à son propre reflet.
Une maison ouverte aux musiciens
Le jazz occupait chez Bernard Taride une place aussi profonde que les arts plastiques. Grand passionné et connaisseur, il suivait la Grande Parade du Jazz de Nice et entretenait avec cet univers une relation qui dépassait celle du simple spectateur.
Durant les années de Cimiez, des musiciens de passage furent accueillis dans la maison familiale. Son fils Gérard a raconté ces souvenirs extraordinaires : les géants du jazz américain ne demeuraient plus seulement des silhouettes aperçues sur scène, mais des hommes partageant un repas, une conversation ou un petit déjeuner.
Cette proximité dit quelque chose de l’esprit de la Grande Parade. Le festival débordait des arènes et des jardins pour entrer dans la ville, ses hôtels, ses ateliers et parfois ses maisons.
L’art et le jazz, une même liberté
Chez Bernard Taride, le jazz et les arts plastiques relevaient d’une même exigence. L’un comme l’autre permettaient de déplacer les habitudes, de rompre avec les cadres établis et d’inventer une autre relation au monde.
Son travail sur le miroir peut d’ailleurs être regardé comme une forme d’improvisation visuelle. Chaque matériau modifie le reflet, chaque accident transforme la perception, chaque œuvre met en tension ce qui est montré et ce qui demeure caché.
Une figure de la mémoire culturelle niçoise
Bernard Taride est mort à Nice en juillet 2022, à l’âge de 92 ans. Son parcours relie plusieurs dimensions essentielles de l’histoire culturelle locale : l’École de Nice, la création contemporaine, la Grande Parade du Jazz et cette sociabilité artistique qui a longtemps fait de la ville un lieu de rencontres exceptionnel.
Raconter Bernard Taride dans l’histoire du jazz sur la Côte d’Azur ne consiste donc pas à déplacer artificiellement un plasticien vers la musique. Il s’agit au contraire de rappeler combien ces mondes se répondaient, et comment certains artistes ont contribué, par leur passion, leur hospitalité et leur mémoire, à faire du jazz une composante vivante de l’identité niçoise.