À Juan-les-Pins, Ella Fitzgerald n’a pas seulement donné des concerts. Elle a laissé une voix dans le paysage. Une fenêtre ouverte au Provençal, une cigale devenue partenaire d’improvisation et deux albums majeurs ont attaché son nom aux nuits de la Côte d’Azur.
Une voix au-dessus de Juan-les-Pins
Dans les années 1960, Le Provençal domine Juan-les-Pins à quelques pas de la Pinède Gould. L’hôtel accueille artistes, producteurs, écrivains et personnalités venus assister au festival.
Ella Fitzgerald y séjourne lors de ses passages sur la Riviera. Une scène est restée dans la mémoire du lieu : la chanteuse ouvre une fenêtre à l’étage et offre une sérénade improvisée aux personnes rassemblées en contrebas.
Il n’y a plus de scène, plus de rideau ni de programme. Seulement une voix qui descend d’une façade et transforme la rue en salle de concert. L’anecdote raconte mieux que n’importe quelle photographie la relation d’Ella avec Juan-les-Pins : naturelle, généreuse et sans distance.
Chez elle, la virtuosité ne se présentait jamais comme un mur. Elle était une invitation. Même lorsqu’elle réalisait les improvisations les plus complexes, le public avait le sentiment d’entrer avec elle dans la musique.
1964 : deux nuits deviennent un album
Les 28 et 29 juillet 1964, Ella Fitzgerald chante dans la Pinède Gould. Elle est accompagnée par Tommy Flanagan au piano, Bill Yancey à la contrebasse, Gus Johnson à la batterie et Roy Eldridge à la trompette.
Le répertoire traverse les standards, les chansons populaires et les succès récents. Ella interprète notamment « Summertime », « Mack the Knife », « The Lady Is a Tramp », « St. Louis Blues », « Perdido » et « Can’t Buy Me Love » des Beatles.
Elle ne traite aucune chanson comme une pièce figée. Les paroles peuvent être déplacées, un accent devient un jeu rythmique et une mélodie connue ouvre soudain sur une improvisation entièrement nouvelle. Son scat n’est pas une démonstration ajoutée au morceau. Il constitue une manière de composer dans l’instant.
Ces deux soirées donnent naissance à Ella at Juan-les-Pins. Le nom de la station azuréenne entre ainsi dans la discographie d’une des plus grandes chanteuses du XXe siècle.
L’album restitue une artiste au sommet de son art, mais conserve aussi quelque chose de son environnement. On y devine l’air libre, la proximité du public et cette souplesse particulière des concerts d’été où tout peut encore arriver.
Le soir où une cigale entra dans le concert
Parmi les anecdotes les plus célèbres de Jazz à Juan figure le dialogue improvisé entre Ella Fitzgerald et une cigale. L’insecte chante dans les pins. Ella l’entend, reprend son motif et lui répond.
La gêne sonore devient matière musicale. Là où un autre artiste aurait attendu le silence, elle transforme l’imprévu en partenaire. La cigale lance son appel ; Ella en saisit le rythme, le détourne et le renvoie au public.
Ce moment contient toute son intelligence de scène. Rien ne lui est extérieur. Un bruit, un rire, une réaction dans la salle ou une erreur de texte peuvent rejoindre la chanson. Elle ne dissimule pas l’accident : elle le fait swinguer.
La Côte d’Azur possède beaucoup d’archives majestueuses. Celle-ci est plus légère, mais tout aussi révélatrice. Elle associe pour toujours la voix d’Ella au son des étés méditerranéens.
1966 : Ella et Duke au bord de la Méditerranée
Deux ans après Ella at Juan-les-Pins, la chanteuse revient à la Pinède Gould. Cette fois, Duke Ellington et son orchestre sont également présents.
Du 26 au 29 juillet 1966, les concerts réunissent deux univers qui se connaissent profondément. Ella a déjà consacré un album entier au répertoire d’Ellington. Le Duke sait exactement ce que sa voix peut révéler dans ses compositions.
Leur rencontre azuréenne donnera notamment naissance à Ella and Duke at the Côte d’Azur. Le titre dépasse la seule mention d’un festival. Il transforme toute la Riviera en décor sonore d’un dialogue entre la voix et le grand orchestre.
Ella peut se glisser dans la sophistication d’Ellington sans perdre sa spontanéité. Elle chante avec les pupitres, provoque les cuivres et utilise les mots comme des éléments de percussion. Le big band devient son terrain de jeu sans jamais couvrir la finesse de son phrasé.
De Juan-les-Pins à Nice, une présence fidèle
La relation d’Ella Fitzgerald avec la Côte d’Azur ne se limite pas aux enregistrements de la Pinède. Elle revient régulièrement dans la région et se produit également à Nice, où son concert du début des années 1970 reste présent dans la mémoire locale.
Ses passages relient ainsi les deux grands pôles historiques du jazz azuréen : Juan-les-Pins, avec ses albums devenus classiques, et Nice, héritière du festival fondateur de 1948.
Mais son empreinte la plus intime demeure sans doute à Juan. Elle appartient au Provençal, aux pins, aux enregistrements Verve et à cette cigale qui eut un soir l’audace de chanter en même temps qu’elle.
Une voix restée dans l’air
Ella Fitzgerald pouvait aborder une chanson comme une enfant découvrant un jeu, puis la conduire avec la maîtrise d’une musicienne qui en connaissait chaque détail. Cette alliance entre innocence apparente et science absolue explique peut-être la force de ses concerts azuréens.
Elle a offert à Juan-les-Pins bien davantage qu’une série de récitals. Elle lui a donné des scènes que l’on raconte encore, des disques que l’on écoute toujours et une manière de faire entrer le paysage dans la musique.
Lorsque sa voix s’élève dans Ella at Juan-les-Pins, la Pinède Gould n’est pas un simple lieu mentionné sur une pochette.
Elle chante avec elle.