Le 28 février 1948, dans les salons du Negresco, Suzy Delair chante « C’est si bon » pendant la soirée de clôture du premier Festival international de jazz de Nice. Louis Armstrong est présent. Deux ans plus tard, il enregistre à son tour la chanson et contribue à la transformer en standard mondial.
Il existe des instants où l’histoire d’une ville, d’une chanson et d’un artiste se rejoignent presque par hasard. Nice, en février 1948, accueille une manifestation encore inimaginable quelques années plus tôt : un festival entièrement consacré au jazz, avec des concerts à l’Opéra, au Casino municipal et une nuit finale au Negresco. Louis Armstrong, Django Reinhardt, Claude Luter, Stéphane Grappelli et plusieurs orchestres européens ou américains sont réunis sur la Côte d’Azur.
Au milieu de ces géants du jazz apparaît Suzy Delair. Elle n’est pas instrumentiste et ne vient pas du même univers que les musiciens américains. Elle appartient au music-hall, au cinéma et à la chanson française. C’est précisément cette rencontre entre les mondes qui rend son passage à Nice si précieux.
Une voix de music-hall au cœur du premier festival
Suzy Delair est alors l’une des personnalités les plus reconnaissables du spectacle français. Actrice, chanteuse et danseuse, elle possède une diction mordante, une présence directe et ce mélange d’espièglerie et d’autorité qui fait les grandes interprètes de music-hall. Le public l’a notamment remarquée dans Quai des Orfèvres, sorti en 1947, où elle incarne Jenny Lamour et chante « Avec son tralala ».
Sa participation au festival de Nice rappelle que les frontières musicales sont alors beaucoup plus poreuses qu’on ne l’imagine. Les soirées mêlent concerts, tours de chant, rencontres et jam-sessions. Le jazz dialogue avec la chanson, le cabaret et le cinéma. Dans cette effervescence, Suzy Delair apporte une autre couleur : celle d’une artiste populaire qui sait tenir une salle et donner aux mots un rythme immédiatement vivant.
« C’est si bon », une chanson prête à voyager
« C’est si bon » a été composée en 1947 par Henri Betti sur des paroles d’André Hornez. La mélodie possède tout ce qu’il faut pour traverser les styles : une ligne souple, un refrain que l’on retient dès la première écoute et un balancement qui se prête aussi bien à l’orchestre de variété qu’au swing.
La chanson est proposée à Suzy Delair pour le Festival international de jazz de Nice. Lors de la soirée de clôture, au Negresco, elle l’interprète devant un public où se trouvent plusieurs des musiciens invités. Louis Armstrong l’entend. La scène est devenue légendaire : une chanteuse française présente une mélodie encore neuve à l’un des artistes les plus célèbres du monde.
Il faut rester prudent avec les récits reconstruits après coup. Une chanson n’acquiert jamais un destin international par un seul geste. Mais la présence d’Armstrong ce soir-là est documentée, comme l’interprétation de Suzy Delair. Et lorsque le trompettiste enregistre « C’est si bon » en 1950, avec une adaptation anglaise, sa version donne au morceau une portée nouvelle. Son phrasé, sa voix et sa trompette l’installent durablement dans le répertoire du jazz.
Le Negresco jusqu’au petit matin
La soirée finale du festival ne s’arrête pas au tour de chant. Après Suzy Delair et Yves Montand, les musiciens se retrouvent pour une jam-session qui se prolonge jusqu’à l’aube. Le grand hôtel devient un club improvisé. Les distinctions entre vedettes, accompagnateurs, Français et Américains s’effacent au profit de la musique.
Cette nuit résume l’esprit du premier festival de Nice. L’événement a été conçu comme une vitrine internationale, mais sa mémoire repose aussi sur des moments de proximité et d’imprévu. Une chanson entendue dans un salon d’hôtel peut franchir l’Atlantique. Une artiste de cinéma peut entrer dans l’histoire du jazz. Une ville encore marquée par l’après-guerre peut devenir, pendant quelques jours, le centre d’un monde musical en pleine renaissance.
Entre chanson française et standard de jazz
« C’est si bon » sera ensuite interprétée par d’innombrables chanteurs et musiciens. Yves Montand en fera l’un de ses succès. Eartha Kitt, Dean Martin, Louis Armstrong et beaucoup d’autres lui donneront des couleurs différentes. La chanson devient internationale sans perdre son élégance française.
Dans cette longue histoire, Suzy Delair occupe une place particulière. Elle n’est pas seulement l’une des premières interprètes du titre. Elle est celle qui l’a porté à Nice, au cœur d’un festival historique, devant un public où se trouvait Louis Armstrong. Son nom relie ainsi la chanson populaire, le music-hall et l’aventure naissante des festivals de jazz.
Une nuit niçoise devenue mémoire mondiale
Suzy Delair a connu une carrière de près d’un siècle, traversant le théâtre, l’opérette, le cinéma et la chanson. Pourtant, pour l’histoire musicale de la Côte d’Azur, quelques minutes de février 1948 suffisent à lui donner une place unique.
Cette nuit-là, Nice n’est pas seulement le décor d’une fête. La ville devient le point de départ d’une circulation culturelle : une mélodie française rencontre le souffle d’un musicien américain, puis revient vers le monde entier sous la forme d’un standard. « C’est si bon » semble aujourd’hui avoir toujours existé. Mais son histoire conserve la lumière d’un hôtel niçois, la voix de Suzy Delair et l’attention d’un certain Louis Armstrong.