Le 7 juillet 1960, le Festival de jazz d’Antibes ouvre une aventure appelée à devenir Jazz à Juan. À son origine, deux passionnés : Jacques Souplet et Jacques Hébey. Leur intuition est simple et immense à la fois : faire sortir le jazz des disques et des clubs pour présenter ses héros au grand public, face à la Méditerranée.
Les festivals paraissent aujourd’hui indissociables de l’été azuréen. En 1960, rien n’est encore évident. Le jazz circule en Europe par les 78-tours, les émissions de radio, quelques salles et des clubs souvent réservés aux initiés. Les musiciens américains sont admirés, commentés, parfois mythifiés, mais le public français a rarement l’occasion de les voir dans des conditions comparables à celles d’un grand événement populaire.
Jacques Souplet et Jacques Hébey comprennent que cette musique a besoin d’un autre cadre. Ils ne veulent pas seulement organiser une succession de concerts. Ils imaginent un rendez-vous où la Côte d’Azur deviendrait un point de rencontre entre les scènes européennes et les grandes figures américaines.
Deux trajectoires au service d’une même idée
Jacques Souplet connaît intimement le monde du jazz et du disque. Cofondateur de Jazz Magazine avec Eddie Barclay, puis dirigeant de grandes maisons de disques, il sait repérer les artistes, comprendre les réseaux professionnels et mesurer le pouvoir d’une affiche. Son regard se situe au croisement de la passion musicale, de l’édition et de la production.
Jacques Hébey possède déjà une expérience fondatrice sur la Côte d’Azur. En 1948, il participe à l’organisation du premier Festival international de jazz de Nice, dont l’affiche réunit notamment Louis Armstrong, Django Reinhardt, Claude Luter et Stéphane Grappelli. Cette première aventure, brève mais historique, a démontré qu’un public existe pour le jazz et qu’une ville méditerranéenne peut devenir le décor d’un événement international.
Douze ans plus tard, les deux Jacques réunissent leurs intuitions à Antibes Juan-les-Pins. Leur projet reçoit l’appui du maire Pierre Delmas. Il s’inscrit aussi dans la mémoire de Sidney Bechet, disparu en 1959, dont le mariage à Antibes en 1951 avait donné lieu à une parade restée célèbre. La ville possède déjà une histoire d’amour avec le jazz ; il reste à lui donner une scène durable.
Le pari du premier Festival européen du jazz
La première édition se déroule du 6 au 14 juillet 1960. Elle associe une compétition entre orchestres européens à la présence d’artistes confirmés. Le principe est audacieux : faire entendre la diversité du jazz du continent tout en donnant au public accès à des musiciens dont les disques ont façonné l’imaginaire de toute une génération.
Les concerts prennent place au stade du Fort Carré d’Antibes et dans la Pinède Gould à Juan-les-Pins. L’affiche rassemble notamment Charles Mingus, Bud Powell, Sister Rosetta Tharpe, Wilbur De Paris, Stéphane Grappelli, Rita Reys et plusieurs formations venues de différents pays européens. Le jazz n’est plus seulement une musique importée. Il devient, pendant plusieurs soirées, une langue internationale partagée devant plusieurs milliers de spectateurs.
Cette première édition contient déjà l’ADN du futur Jazz à Juan : des légendes, des découvertes, des musiciens capables de déplacer les frontières et un décor qui transforme l’écoute. L’événement regarde vers l’histoire du jazz, mais aussi vers son avenir. Charles Mingus, entouré notamment d’Eric Dolphy, incarne cette modernité en mouvement. Sister Rosetta Tharpe relie le gospel, le blues et ce qui deviendra le rock. Bud Powell porte la révolution bebop. La programmation refuse d’enfermer le jazz dans une seule époque.
La Pinède devient un théâtre naturel
Le 10 juillet, un hommage à Sidney Bechet est présenté dans la Pinède Gould. Le lieu impose immédiatement sa magie : les pins parasols, la proximité de la mer, la nuit d’été et cette sensation que la musique appartient autant au paysage qu’à la scène. Les organisateurs et les artistes comprennent que Juan-les-Pins possède un écrin unique.
La Pinède ne sera pas un simple décor de carte postale. Elle deviendra un acteur de l’histoire du festival. Les cigales, le vent, les lumières de la baie et la proximité du public participeront à la mémoire de concerts devenus légendaires. Ella Fitzgerald, Miles Davis, Ray Charles, John Coltrane, Charles Mingus et tant d’autres inscriront leur passage dans ce théâtre à ciel ouvert.
Mais en 1960, tout reste à inventer : la circulation des orchestres, les contraintes techniques, l’accueil des artistes, les retransmissions, la relation avec le public. Jacques Souplet et Jacques Hébey avancent avec l’énergie des pionniers. Leur festival ne repose pas encore sur une longue tradition. Il crée lui-même la tradition.
Une idée devenue patrimoine
La réussite de Jazz à Juan tient à sa capacité à rester fidèle à l’intuition de départ : présenter les grandes figures du moment tout en laissant une place aux artistes qui annoncent le jazz de demain. Cette tension entre patrimoine et découverte, entre prestige et risque, constitue l’un des héritages les plus précieux des fondateurs.
Jacques Souplet et Jacques Hébey ont offert à Antibes Juan-les-Pins bien davantage qu’un événement estival. Ils ont donné à la ville une identité musicale internationale. Ils ont créé un rendez-vous où le public pouvait enfin approcher les musiciens autrement que par une pochette de disque, entendre leur son dans l’instant et découvrir que le jazz est d’abord une musique vivante.
Plus de six décennies après ce premier pari, les noms des fondateurs restent moins connus que ceux des artistes qu’ils ont invités. Pourtant, chaque concert donné sous les pins prolonge leur geste initial. Derrière la légende de Jazz à Juan, il y a deux hommes qui ont osé imaginer qu’une station balnéaire de la Côte d’Azur pouvait, le temps d’un été, devenir l’une des capitales mondiales du jazz.