
LE LANGAGE DU JAZZ — ÉPISODE 05
Prendre la parole sans interrompre les autres
Dans le jazz, le mot chorus ne désigne pas nécessairement un refrain chanté. Il correspond souvent à un tour complet de la grille harmonique, pendant lequel un musicien improvise.
Prendre un chorus, c’est prendre la parole. Mais dans un groupe, la parole n’est jamais entièrement solitaire. Le batteur commente, la contrebasse oriente, le piano suggère, les soufflants écoutent. Même lorsque l’un semble au premier plan, les autres participent à la construction du récit.
Le chorus révèle une personnalité. Certains musiciens commencent par quelques notes et installent patiemment leur idée. D’autres entrent avec l’assurance d’une personne qui ouvre une porte sans frapper, mais dont on est finalement ravi de la visite. Certains développent un motif, d’autres travaillent la couleur, le rythme ou le silence.
Un bon chorus ne se mesure pas à sa longueur. Il possède une forme. Il sait d’où il part, ce qu’il traverse et quand il doit céder la place. La virtuosité devient fatigante lorsqu’elle oublie le sens de la phrase.
La tradition du jazz a parfois transformé les chorus en défis. Sur scène, les musiciens se répondaient, échangeaient quatre mesures, reprenaient un motif lancé par l’autre et le détournaient. Cette compétition pouvait être brillante, mais elle reposait sur une écoute très précise. Pour répondre, encore faut-il avoir entendu la question.
Le chorus est également un portrait instantané. Le musicien y montre son rapport au temps, à l’espace, au risque et à la tradition. Deux saxophonistes jouant sur la même grille ne racontent pas seulement deux versions d’un morceau. Ils révèlent deux manières d’habiter le monde.
Il existe enfin une éthique du chorus. Prendre la parole oblige à laisser aux autres la possibilité de parler ensuite. Le jazz connaît les grands monologues, mais il préfère généralement les conversations.
Le musicien qui termine son solo adresse souvent un regard, un geste ou une légère inflexion au suivant. Il ne dit pas « à toi ». Pourtant, tout le monde comprend.
Dans cette circulation silencieuse se trouve une part de la beauté du jazz : savoir être pleinement soi-même sans oublier que la phrase suivante appartient déjà à quelqu’un d’autre.