À peine sorti de scène après avoir présenté New Sketches of Spain avec Antonio Lizana, Éric Truffaz nous a accordé un entretien à la Pinède Gould. Le trompettiste évoque la naissance de ce projet inspiré par Miles Davis, sa rencontre avec le musicien espagnol, mais aussi ce qu’il cherche encore, après toutes ces années : provoquer une émotion et faire passer un peu de son âme dans chaque note.
Lorsqu’il nous rejoint à la sortie de scène, Éric Truffaz semble étonnamment calme. Presque paisible après l’intensité du concert qu’il vient de donner devant le public de Jazz à Juan.
Ce projet, c’est New Sketches of Spain, présenté le samedi 18 juillet 2026 à la Pinède Gould dans le cadre de la 65e édition de Jazz à Juan. Autour d’Éric Truffaz et d’Antonio Lizana, le spectacle réunit Ana Pérez à la danse, aux chœurs et aux palmas, Renaud Gabriel Pion aux clarinettes et au cor anglais, Pau Figueres à la guitare flamenca, Arin Keshishi à la basse, Manuel de la Torre à la batterie et Vincent Thomas aux percussions.
Partir de Miles Davis sans refaire Miles Davis
Le titre du projet renvoie naturellement à Sketches of Spain, l’album enregistré par Miles Davis avec l’arrangeur Gil Evans et publié en 1960. Mais Éric Truffaz tient immédiatement à préciser l’intention : il ne s’agissait pas de reproduire l’œuvre originale, ni de se placer dans une admiration paralysante.
« Je ne voulais surtout pas refaire la même chose que Gil Evans. »
Cette phrase résume l’esprit de New Sketches of Spain. Miles Davis et Gil Evans constituent un point de départ, une mémoire et peut-être même une présence. Mais certainement pas un modèle qu’il faudrait recopier note pour note.
Le répertoire mêle ainsi l’hommage à Miles Davis à des compositions personnelles, développées avec Antonio Lizana et les musiciens du projet. La création s’est notamment construite à Cadix, en laissant une véritable place aux racines andalouses, au chant flamenco, à la danse et à l’improvisation.
Chez Truffaz, l’héritage ne prend tout son sens que lorsqu’il ouvre un nouvel espace. Il ne s’agit pas de figer une œuvre devenue mythique, mais de retrouver le geste de liberté qui l’avait rendue possible.
New Sketches of Spain conserve donc l’idée d’un dialogue entre le jazz et les traditions espagnoles, tout en la transportant dans un langage contemporain. Le souffle de la trompette rencontre la voix et le saxophone d’Antonio Lizana, la guitare flamenca, les palmas, la danse d’Ana Pérez et une rythmique capable de passer de la retenue à l’incandescence.
La rencontre avec Antonio Lizana, à Katmandou
Cette aventure repose d’abord sur une rencontre humaine et musicale, survenue loin de l’Espagne et de la France.
« On s’est rencontrés à Katmandou, parce qu’il y a un festival de jazz à Katmandou. Il jouait avant moi… ou après moi plutôt. Je l’ai entendu jouer et je l’ai trouvé extraordinaire. »
Éric Truffaz décide alors d’inviter Antonio Lizana dans son groupe. Le percussionniste Vincent Thomas, également impliqué dans le management du projet, accompagne ensuite le développement de cette collaboration.
Chez Antonio Lizana, le trompettiste découvre bien davantage qu’un saxophoniste ou qu’un chanteur de flamenco. Il rencontre un artiste capable de faire cohabiter plusieurs cultures sans jamais les réduire à un simple assemblage esthétique.
Antonio Lizana ne pose pas une couleur espagnole sur du jazz. Son chant, son phrasé, son rapport au rythme et son saxophone viennent d’une même histoire. C’est cette authenticité qui semble avoir immédiatement touché Éric Truffaz.
À partir de là, leur rencontre devient un véritable territoire musical. La trompette de Truffaz, souvent associée au silence, à l’espace et à l’économie de notes, trouve dans le flamenco de Lizana une tension nouvelle. Deux sensibilités se répondent sans chercher à s’effacer l’une devant l’autre.
« Proposer quelque chose qui n’existe pas »
Lorsqu’on lui demande ce qui continue à le mettre en mouvement après une carrière aussi riche, Éric Truffaz ne cite ni les récompenses, ni les salles prestigieuses, ni même les albums enregistrés.
Il répond simplement :
« Les rencontres. L’émotion musicale. Et essayer de proposer quelque chose qui n’existe pas. »
Tout semble contenu dans ces quelques mots.
La rencontre est au cœur de son parcours. Rencontre avec des musiciens, des voix, des cultures, des écrivains, des cinéastes ou des univers sonores parfois éloignés du jazz. Éric Truffaz n’a jamais considéré le genre comme un espace fermé. Sa musique s’est nourrie du rock, de l’électronique, de la chanson, du hip-hop et des musiques traditionnelles sans jamais perdre son identité.
New Sketches of Spain s’inscrit dans cette logique. Le projet ne cherche pas à démontrer artificiellement que le jazz et le flamenco peuvent se rencontrer. Il révèle plutôt ce qu’ils possèdent déjà en commun : le rapport au rythme, le goût du risque, la transmission orale et cette liberté qui n’existe pleinement qu’à l’intérieur d’une forme maîtrisée.
C’est aussi ce qui distingue une véritable création d’un hommage de circonstance. Le respect de Miles Davis ne se mesure pas à la fidélité d’une reproduction. Il se manifeste dans la volonté d’avancer, de tenter et de chercher encore.
Faire passer l’âme dans le son
Éric Truffaz appartient à ces musiciens immédiatement reconnaissables. Quelques notes suffisent souvent pour identifier son timbre, son souffle et cette manière de laisser le silence prolonger la musique.
Mais derrière la question du style se trouve, chez lui, une recherche beaucoup plus intime.
« Ce qui est le plus important, c’est que mon âme passe à travers mon son. »
La technique n’est alors plus une finalité. Elle devient le moyen de transmettre quelque chose qui échappe aux mots. Une émotion, une fragilité, une part d’existence.
Cette conception explique sans doute pourquoi Éric Truffaz n’a jamais semblé préoccupé par la quantité de notes jouées. Dans sa musique, une phrase peut rester suspendue. Une note peut être légèrement voilée, traversée par le souffle ou entourée de silence. Elle ne cherche pas à impressionner : elle cherche à atteindre.
À Jazz à Juan, dans un lieu chargé d’une histoire où Miles Davis a lui-même laissé une empreinte considérable, cette conception du son prenait une dimension particulière. Mais Truffaz ne joue pas avec le poids du passé sur les épaules. Il avance avec cette histoire, sans la laisser l’enfermer.
Proust, la musique et « un peu de miel sur l’âme »
Au cours de l’entretien, Éric Truffaz parle notamment de Marcel Proust :
« Je lis Proust… et quand j’ai lu quelques pages, j’ai l’impression d’avoir gagné quelque chose pour ma journée. »
Cette attention portée aux mots rejoint sa manière de faire de la musique. Lire lentement, écouter réellement, laisser une phrase produire son effet : autant de gestes devenus presque subversifs dans un monde dominé par la vitesse et l’accumulation.
Il ne présente pourtant jamais la création comme une activité solennelle ou inaccessible. Pour lui, l’artiste peut simplement contribuer à rendre une journée un peu plus douce ou une existence momentanément plus légère.
« Si je peux améliorer la vie de certaines personnes… mettre un peu de miel sur leur âme… »
La formule est modeste, mais elle dit beaucoup de sa conception de la musique. Il ne s’agit pas de prétendre changer le monde à chaque concert. Il s’agit de créer un moment, de transmettre une émotion et d’offrir à celui qui écoute un espace dans lequel respirer.
Quelques minutes après avoir quitté la scène de la Pinède Gould, Éric Truffaz ne parle finalement ni de performance ni de virtuosité. Il parle de rencontres, de littérature, d’âme et de ce lien invisible qui peut se créer entre un musicien et son public.
Avec New Sketches of Spain, Miles Davis plane nécessairement quelque part. Mais l’essentiel se situe ailleurs : dans la voix d’Antonio Lizana, dans le mouvement de la danse, dans la respiration collective des musiciens et dans ce son de trompette qui ne cherche pas à reproduire le passé.
Un son qui cherche, simplement, à transmettre quelque chose de vrai.