Le 13 juillet 1960, Sister Rosetta Tharpe se produit au Fort Carré d’Antibes pendant la première édition du Festival européen du jazz. Programmée le même soir que Bud Powell et Charles Mingus, la chanteuse-guitariste fait sensation devant plusieurs milliers de spectateurs. Le public azuréen découvre une pionnière qui a déjà fait entrer l’électricité dans le gospel et préparé le terrain du rock.
Son nom a longtemps été moins célèbre que ceux des musiciens qu’elle a influencés. Pourtant, lorsque Sister Rosetta Tharpe arrive sur scène avec sa guitare électrique, une grande partie de la musique populaire à venir est déjà là : la puissance du gospel, le tranchant du blues, le goût du spectacle, l’énergie rythmique et cette manière de faire de l’instrument une seconde voix.
À Antibes Juan-les-Pins, en juillet 1960, le premier festival réunit des mondes qui ne se croisent pas toujours. Le bebop de Bud Powell, l’avant-garde de Charles Mingus, le jazz traditionnel de Wilbur De Paris et le gospel électrique de Rosetta Tharpe partagent la même affiche. Cette diversité donne à l’événement une modernité saisissante.
Une enfant de l’Église devenue héroïne de la guitare
Née en Arkansas en 1915, Rosetta Nubin grandit dans la tradition pentecôtiste. Très jeune, elle chante et joue de la guitare aux côtés de sa mère. Le gospel n’est pas pour elle un répertoire appris de l’extérieur : il constitue sa langue première, son espace spirituel et le socle de toute son expression.
À la fin des années 1930, elle franchit une frontière décisive en portant cette musique dans les salles de spectacle et les clubs. Elle se produit au Cotton Club, enregistre avec de grands orchestres et adopte la guitare électrique avec une assurance rare. Son jeu ne se contente pas d’accompagner la voix. Il attaque, répond, ponctue et improvise. Elle fait parler l’instrument avec une force que l’histoire retiendra plus tard chez de nombreux guitaristes de blues et de rock.
Cette liberté dérange parfois les gardiens du gospel traditionnel, qui voient d’un mauvais œil les rythmes dansants et les scènes profanes. Mais Sister Rosetta Tharpe refuse de choisir entre ferveur et spectacle. Elle chante sa foi avec une énergie qui appartient pleinement à son époque.
Le 13 juillet 1960 au Fort Carré
Le premier Festival européen du jazz d’Antibes Juan-les-Pins se déroule du 6 au 14 juillet 1960. Les concerts sont partagés entre le stade du Fort Carré et la Pinède Gould. Sister Rosetta Tharpe est programmée le 13 juillet, lors d’une soirée qui réunit également Bud Powell et Charles Mingus.
Le contraste est magnifique. Powell incarne l’une des sources majeures du piano bebop. Mingus avance avec une formation où l’écriture, le blues et la liberté collective se heurtent avec une intensité nouvelle. Rosetta Tharpe arrive avec le gospel, une guitare électrique et une présence capable de déplacer les catégories.
Accompagnée par l’orchestre britannique de Sims Wheeler, elle enthousiasme les quelque trois mille spectateurs du Fort Carré. Les archives filmées la montrent notamment interprétant « This Little Light of Mine ». Sa voix domine l’espace, sa guitare relance l’orchestre et son sourire donne l’impression que la scène entière lui appartient.
Une femme noire au centre du son
Revoir aujourd’hui ces images permet de mesurer la singularité de sa présence. En 1960, les femmes instrumentistes restent rarement mises en avant dans les grands récits du jazz. Les guitaristes électriques sont presque toujours représentés comme des hommes. Sister Rosetta Tharpe occupe pourtant le centre de la scène, conduit les musiciens et impose son langage sans demander la permission.
Elle ne joue pas « comme un homme », formule longtemps utilisée pour célébrer les musiciennes en les comparant à un modèle masculin. Elle joue comme elle-même : avec une attaque nette, un sens du rythme hérité de l’Église, une théâtralité jubilatoire et une maîtrise qui oblige l’orchestre à la suivre.
Cette autorité musicale explique l’influence qu’elle exercera sur plusieurs générations. Little Richard, Chuck Berry, Elvis Presley, Johnny Cash et de nombreux guitaristes de blues ou de rock reconnaîtront, directement ou indirectement, ce qu’ils doivent à cette artiste qui avait déjà réuni le sacré et l’électrique.
À Juan, le rock avant le rock
Le festival d’Antibes Juan-les-Pins porte encore le mot « jazz » dans un sens très large. Ses fondateurs veulent présenter les grandes traditions, mais aussi ce qui bouge, ce qui dérange et ce qui annonce l’avenir. La venue de Sister Rosetta Tharpe répond parfaitement à cette ambition.
Son concert ne constitue pas une parenthèse gospel dans une programmation de jazz. Il révèle au contraire les liens profonds entre ces musiques : les spirituals, le blues, le swing, l’improvisation, l’appel et la réponse, le corps et la transe. Chez elle, les étiquettes disparaissent au profit d’une énergie commune.
En 2018, le Rock and Roll Hall of Fame l’a reconnue comme une influence musicale majeure. Cette consécration tardive confirme ce que les spectateurs du Fort Carré avaient pu ressentir dès 1960 : ils n’assistaient pas seulement au concert d’une grande chanteuse de gospel, mais à la performance d’une musicienne fondatrice.
La lumière de Rosetta sur la Côte d’Azur
Sister Rosetta Tharpe disparaît en 1973. Pendant longtemps, son rôle reste sous-estimé dans les histoires officielles du jazz et du rock. Les archives, les rééditions et le travail des chercheurs ont progressivement replacé son nom au premier plan.
Son passage à Antibes Juan-les-Pins appartient à cette mémoire retrouvée. Il rappelle que la première édition du festival ne se contentait pas d’aligner des vedettes : elle accueillait des artistes capables de bouleverser l’écoute. Rosetta Tharpe y apporta une guitare, une voix et une lumière qui venaient de l’Église mais parlaient déjà au monde entier.