
LE JAZZ À TABLE — ÉPISODE 06
Le repas secret des musiciens
Le public quitte la salle. Les techniciens commencent à démonter. Les lumières se rallument avec une brutalité presque indécente après l’intimité du concert.
Pour les musiciens, pourtant, la soirée n’est pas tout à fait terminée.
Il reste les instruments à ranger, quelques mots échangés en coulisses, les saluts aux organisateurs, parfois une séance de dédicaces. Puis vient ce moment particulier où le corps rappelle ses droits. On a joué à l’heure où les autres dînent. On a vécu sous tension, porté par l’énergie de la scène, sans vraiment sentir la faim.
Après le concert commence alors la recherche d’une table encore ouverte.
Ce repas tardif appartient à la part invisible de la vie musicale. Il ne figure ni sur les affiches ni dans les programmes. Il demeure rarement photographié. Pourtant, il est souvent le véritable prolongement de la soirée.
Bertrand Tavernier l’a raconté dans ’Round Midnight : lorsqu’un musicien quitte la scène, il n’abandonne pas immédiatement la musique. Elle marche encore avec lui, dans les rues désertes, jusque dans le café où il tentera de retrouver un peu de silence et quelque chose de chaud à manger.
Autour de la table, la parole se libère. On revient sur le concert, sur un morceau qui a pris une direction inattendue, sur un problème de son, sur une note manquée ou sur cet instant presque inexplicable où tout l’orchestre s’est trouvé réuni dans le même souffle. Certains musiciens parlent beaucoup. D’autres restent silencieux, encore habités par ce qu’ils viennent de jouer.
Le repas permet de revenir doucement au monde ordinaire.
Dans les villes de festival, les restaurants ouverts après minuit deviennent parfois des annexes secrètes des scènes. Des projets peuvent naître dans ces heures tardives. Une invitation est lancée. Un musicien évoque un répertoire. Ce qui n’était qu’une conversation autour d’une assiette devient, quelques mois plus tard, un disque ou une tournée.
Sur la Côte d’Azur, ces repas d’après-concert font partie d’une histoire encore peu documentée. Après la Pinède, Cimiez, le Théâtre de Verdure ou les scènes monégasques, où allait-on manger ?
Le concert appartenait au public. Le repas, lui, appartenait aux musiciens.